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Le Condottiere, Georges Perec

Ecrit par Martine L. Petauton 01.04.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Seuil

Le Condottiere, Georges Perec, roman posthume (1960), Seuil (La librairie du XXIème siècle), Mars 2012, 202 p. 17 €

Ecrivain(s): Georges Perec Edition: Seuil

Le Condottiere, Georges Perec

Une histoire simple que ce vieux Perec, jeune et fougueux comme la grande littérature.

Un Gaspard, particulièrement doué, vit comme un Janus : une face claire, officielle où il restaure les tableaux d’un grand musée ; la face à l’ombre, lucrative, aventureuse, d’un faussaire de haut vol. « Cent vingt, cent trente faux… oui, ça m’a toujours amusé… ». Arrive le moment où échouer sur un tableau ; ce « Condottiere d’Antonello de Messine » du Quattrocento, le conduit au meurtre – bien sanglant – du commanditaire, afin d’en finir avec cette part insupportable de lui-même : « Madera… il était vivant. Il allait être mort. J’étais mort, j’allais être vivant ».

On a beaucoup écrit sur ce roman qui passionne ; pensez ! Un Perec, sorti d’une vieille malle ! Refusé par le gratin de l’édition de l’époque (1960) « quant au Condottiere, merde pour celui qui le lira ! » s’énerva le grand Georges, au seuil de son immense talent.

Mais, c’est une sacrée chance que ce livre ne nous arrive que maintenant ; il va avec cette librairie du XXIème siècle, où, finement, l’a classé Le Seuil. C’est un livre qui ne peut que nous plaire : à la fois, sobre et dense, mélangeant genres et sonorités ; il est, au bout, à l’image de sa couverture : visage formidablement présent du chef de guerre, sur ce fond noir-abîme d’une modernité sans pareille.

Livre épuré ; peu de personnages ; ceux du trafic d’art sont en noir et blanc, agités, comme ces films policiers du cinéma français des années 60 ; les « autres » sont plus immobiles ; éclairage à la fois brutal et tranché des tragédies antiques ; le tableau, lui même, ce Condottiere, sorti de sa première Renaissance, en outre noir et chair ; formidable statue du Commandeur de Don Giovanni ! Présence constante et silencieuse. « Le condottiere… il est là, signifié par un regard, par une mâchoire, par une cicatrice… il est bien ce qu’il veut être : un mauvais garçon. Le jeune homme de Botticelli, à côté de lui, prend un air maladif : un métaphysicien travaillé par son pucelage… il n’est qu’à peine un chef de guerre. Ni Bonaparte, ni Machiavel. Tout à la fois, parce qu’il n’a nul besoin de se définir »… car ce Perec est aussi – voire surtout – un fantastique cri d’amour pour l’art et la peinture ; voyage au pays du mystère, si essentiel, qui saisit et œuvre en nous, quand on est devant la toile.

Et puis, bien sûr, le faussaire, silencieux, à sa façon, même quand il se raconte : « Gaspard Botticelli, Gaspard Cranach Le Vieux… ». Une vie souterraine : « des caves, des greniers, des galeries désertées de carrières… un musée… de Giotto à Modigliani. Un musée sans âme et sans tripes ». Documentaire passionnant (écriture de l’écrivain, en prime) sur ce monde de « l’autre côté de l’art » ; organisé comme une mafia, équipé de valises à double fond où voyagent des « tombereaux de Sisley »… fascinant de savoir-faire. Si vous avez, comme moi, visité une expo sur les faux, souvenez-vous des cris d’admiration des spectateurs ; plus clamants que face aux originaux ; la prouesse est telle qu’il y a de l’envie dans l’admiration de ces « tutoyeurs de Dieux » que sont les faussaires.

Perec – seulement 24 ans au moment du livre, pourtant – capte exactement la fêlure, la ligne de fuite qui bascule ; ce temps où commence à se briser le faussaire… que ça n’amuse plus !

« Toi, le plus grand faussaire du monde, il fallait que tu le réinventes, que tu atteignes ce même dépouillement de la tenue, cette même clarté du visage… pour peindre ce Condottiere, il faut savoir regarder dans la même direction… » et l’échec de s’installer, dans la technique, mais surtout dans le mental, de fissurer, aussi implacablement qu’un acide fendille le bois, la vie même de Gaspard… « si j’avais réussi » dit-il « j’aurais du même coup découvert au-delà de mon savoir, au-delà de ma technique, ma propre sensibilité, ma propre lucidité, ma propre énigme ! »…

Il est à parier qu’au bout de ce livre « abouti » (disait Perec), vous n’aurez de cesse d’aller au musée, voir ce Condottiere.

Mais, vous, ce sera bien autre chose que votre voisin ; vous le regarderez avec les mots de Georges Perec !


Martine L Petauton


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A propos de l'écrivain

Georges Perec

 

Georges Perec né en 1936 et disparu en 1982, membre de l’Oulipo dès 1967, il reçoit le prix Renaudot pour Une histoire des années soixante et prix Médicis pour La Vie monde d’emploi Le Condottière paraît après sa disparition, cette édition regroupe : Les choses, Une histoire des années soixante, Quel petit vélo à guidon chromé au fond de cour ?, Un homme qui dort, La disparition, Les Revenentes, Espèces d’espaces, W ou le souvenir d’enfance, Je me souviens, La Vie mode d’emploi, Un cabinet d’amateur, La clôture et autres poèmes, L’éternité, et des textes parus du vivant de l’auteur, dans des volumes collectifs.

A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

 

Professeure d'histoire-géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)