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Le complexe de l’écrivain (1), par Eric Dubois

Ecrit par Eric Dubois le 11.09.17 dans La Une CED, Les Chroniques

Le complexe de l’écrivain (1), par Eric Dubois

Je ne sais pas ce que c’est la vocation d’écrivain. Tout est bien mystérieux. Et pendant que je médite sur la condition de l’auteur, sa situation dans le monde, ses relations avec ses contemporains, Laure me secoue dans ma torpeur. Pour elle, il faut agir vite, ne pas céder à l’atermoiement ni à je ne sais quelle prostration neurasthénique.

– Tu écris des trucs publiés chez de petits éditeurs ?

– Oui. Enfin, c’est de la poésie.

– Ce n’est pas assez ! Il faut avoir des relations, un réseau, quoi ! Et pouvoir s’en servir à bon escient.

– Tu sais, j’ai des amis écrivains, un peu comme moi, des galériens mais je m’en accommode, ils n’ont pas la grosse tête, pas encore.

– Ecris un roman alors !

– J’en suis bien incapable. Je ne sais pas diluer mon écriture sur des pages et des pages.

– Ecris un roman et fais-toi connaître dans le Tout Paris mondain !

– Les réseaux sociaux, c’est amplement suffisant !

– Non, faut qu’on voie ta tronche !

Laure est une chic fille mais qui est encore dans les clichés à propos des écrivains. Je ne suis pas un écrivain, j’ai envie de lui dire ! C’est ma manière de vivre, mon modus vivendi, je suis un « poète », en tout cas je veux l’être en écrivant, en publiant de la poésie et je n’aspire à rien d’autre ! Ecrire un roman insipide, ah non ! ce n’est pas pour moi et de toute manière je n’ai pas d’imagination, je ne sais pas tisser une intrigue, caractériser des personnages !

Tout le monde me dit que je devrais écrire un roman pour me faire connaître davantage.

– Tu devrais connaître Frédéric Beigbeder ?

– J’aime bien ses livres mais bon… Il est sympa mais de là à le fréquenter pour me faire connaître…

 

Laure est une chic fille, avec qui je partage une sexualité exacerbée, nous ne sommes pas officiellement amants, nous ne vivons pas ensemble. Aucun contrat entre nous, aucune histoire donc.

– Ah, tu me fais mal !

Je lui fais pourtant du bien. Elle n’est pas toujours de bonne humeur. Qu’importe ! Nous nous aimons. Comme c’est romantique et c’est à tomber ! Elle me tance pour que je trouve du travail, que je devienne un écrivain riche, célèbre et beau aussi comme Frédéric Beigbeder avec qui je devrais prendre contact. Il y a aussi Thierry Ardisson, le mythique animateur télé.

– Quand ton roman sera écrit et publié, tu le lui présenteras !

 

Elle ne se rend pas compte des embûches, des chausse-trapes pour accéder au milieu de la télévision.

– Ta poésie c’est de la branlette ! Cela satisfait ton ego et quelques-uns de tes admirateurs, tous aussi paumés que toi !

– Moi ? Paumé ?

Elle me fait alors un truc que je ne décrirai pas par décence.

– Tu vois, c’est cela la poésie !

– Comment ?

– C’est la lenteur !

– Et alors ?

– Le roman c’est la vitesse, le jet !

– Ah bon !

– Et la jouissance non contenue !

 

Ok. Laure me regarde éberluée. Suis-je un monstre ? Je ne sais pas pourquoi me revient cette phrase de René Char : « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ilss’habitueront ». C’est le troisième fragment de Rougeur des matinaux, dans le recueil Les matinaux. A noter le Ils en italique. Est-ce que les Ils, les autres, m’empêchent d’être ce que je suis ? Je suis à ma fenêtre et je regarde Paris. Je suis un jeune écrivain en devenir. Et comme tout artiste méconnu, je rêve les yeux ouverts. Laure est partie sur la pointe des pieds. Elle s’est rhabillée, elle a ouvert la porte pour rejoindre son boulot, un vrai, pas comme le mien, écrivain, qui n’est pour l’instant pas rémunérateur, elle est partie prendre le métro pour se diriger vers le lieu de son travail, sa boîte, avec son « open space », mal nommé car il s’agit toujours de bureaux, aux limites invisibles mais bien réelles, hiérarchiquement « libéral » qui n’offre, dans les faits, aucune prise au rêve d’ascension sociale. Je me contente de faire quelques piges pour des journaux et de la figuration pour la télé, ce qui me fait un peu vivre, sans être riche, juste pour payer mon loyer et mes pâtes. Je suis peut-être un loser mais ce n’est pas par complaisance mais parce que c’est comme ça.

 

Éric Dubois

 


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A propos du rédacteur

Eric Dubois

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Eric Dubois est né en 1966 à Paris. Auteur de plusieurs ouvrages de poésie dont  entre autres « L’âme du peintre » ( publié en 2004) ,  « Allée de la voûte »(2008), « Les mains de la lune » »(2009), « Ce que dit un naufrage »(2012) aux éditions Encres Vives, « Estuaires »(2006) aux éditions Hélices ( réédité aux éditions Encres Vives en 2009), « C'est encore l'hiver »(2009) , « Radiographie » , « Mais qui lira le dernier poème ? » (2011) sur www.publie.net, « Mais qui lira le dernier poème ? » aux éditions Publie.papier, « Entre gouffre et lumière » (2010) chez L'Harmattan ,« Le canal », « Récurrences » (2004) , « Acrylic blues »(2002) aux éditions Le Manuscrit. Participation à de nombreuses revues.  Textes inédits dans les anthologies  Et si le rouge n 'existait pas ( Editions Le Temps des Cerises, 2010) et Nous, la multitude ( Editions Le Temps des Cerises, 2011), Pour Haĩti ( Editions Desnel, 2010) , Poètes pour Haĩti (L'Harmattan, 2011), Les 807, saison 2 ( Publie.net, 2012), Dans le ventre des femmes ( Bsc Publishing, 2012) ... Responsable de la revue de poésie en ligne « Le Capital des Mots ». Blogueur : « Les tribulations d'Eric Dubois ».

 

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