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Le chien d’Ulysse, Salim Bachi

Ecrit par Emmanuelle Caminade 05.09.13 dans Recensions, La Une Livres, Les Livres, Folio (Gallimard), Maghreb, Roman

Le chien d’Ulysse, 5 septembre 2013, 304 pages, 7,20 €

Ecrivain(s): Salim Bachi Edition: Folio (Gallimard)

Le chien d’Ulysse, Salim Bachi

 

Le chien d’Ulysse, premier roman de Salim Bachi, qui avait fait d’emblée remarquer ce jeune écrivain algérien exilé en France, vient d’être réédité en collection de poche, douze ans après sa publication. C’est l’occasion de lire ou de relire ce livre magnifique, unanimement salué à l’époque par la critique et couronné par le Goncourt du premier roman. Un livre qui entamait un cycle d’écriture autour de la ville imaginaire de Cyrtha, que l’auteur poursuivit avec La Kahéna en 2003 et Les douze contes de minuit en 2006 – un recueil de nouvelles dont trois avaient servi de point de départ à l’écriture du Chien d’Ulysse.

Quittant au petit matin la promiscuité de l’appartement où il vit avec sa famille, Hocine rejoint Mourad à la gare Cyrtha où ils se donnent rendez-vous chaque matin pour prendre le train les conduisant à l’université. Les deux étudiants se rendent d’abord chez leur professeur de littérature, Ali Khan, car ce dernier doit leur présenter son ami d’enfance, le journaliste Hamid Kaïm, puis ils rencontrent un haut dignitaire de l’armée désireux de les enrôler.

Hocine regagne ensuite seul l’hôtel où il travaille comme réceptionniste mais, y apprenant son renvoi, il se met à errer dans la ville… Il finira par se retrouver au poste d’où le tire un étudiant devenu policier, terminant la soirée au milieu d’une jeunesse sans repères abusant du shit et de l’alcool dans une boîte de nuit peuplée de sirènes accortes. Et l’Odyssée hallucinée de cet Ulysse algérien s’achèvera dans la nuit, une nuit où seul Argos reconnaîtra son maître qui rejoindra ces constellations qui dansent dans le ciel et racontent l’histoire éternelle des hommes.

Le chien d’Ulysse est le récit d’une errance géographique dans une cité imaginaire réunissant trois villes algériennes sous un vocable à connotation grecque évoquant la Cirta numide : Constantine bâtie sur « son rocher en pain de sucre » et ses ponts enjambant les ravins, Annaba et sa banlieue – où grandit l’auteur –, ouverte sur « la mer infinie et écumeuse », ainsi qu’Alger dont sont évoquées l’université et la gare. C’est également un voyage dans l’histoire proche et lointaine de ces villes et dans les mythes universels de l’humanité que l’auteur sollicite, mêlant sans cesse l’Orient à l’Occident dans une habile construction en miroir multipliant les flashes-back et ramenant le temps à une vision circulaire.

Salim Bachi adopte une narration fragmentée et complexe. Hocine, le narrateur principal, cède en effet souvent le relais à son copain Mourad, à son professeur « et mentor » Ali Khan, ou à Hamid Kaïm, l’ami de ce dernier. Et ce quatuor narratif se dédouble et se réfracte de manière vertigineuse. Hocine/Ulysse et Mourad – lui-même double manifeste de l’auteur – semblent les deux facettes d’un même personnage. Et à ce premier duo répond celui des inséparables amis d’enfance qui « ont à peu près les mêmes initiales » et tiennent également des carnets, des hommes aux expériences similaires qui s’évadent dans leurs rêveries.

Comme dans Nedjma de Kateb Yacine, ce roman se déroule sur une unique journée – quatrième anniversaire de l’assassinat du Président Boudiaf – et s’inscrit dans un univers où s’enchâssent et se répondent plusieurs histoires. Salim Bachi y invite les nombreuses lectures qui ont façonné son imaginaire, bâtissant un espace démultiplié à la temporalité éclatée dont chaque élément, tout en reflétant l’Algérie contemporaine, se réfracte à l’infini. Plus d’avenir pour l’Algérie, le temps s’est arrêté ce fameux jour du 29 juin 1992 en figeant tout espoir : la lumière n’arrive même plus à éclairer le Christ et la peste intégriste s’est répandue dans la ville, introduite en son sein par ses propres habitants à l’instar des antiques Troyens. Dieu est mort et l’homme libre s’est fait diable. Et si le héros échappe au cyclope en rusant, en s’évadant dans le passé et dans les rêves, en étant Personne et tous à la fois, Ithaque ne lui sera pas rendue pour autant : impossible de rentrer chez soi sans se faire tuer par les siens.

Cette épopée tragique qui tourne mal pour son héros, est ainsi celle d’un pays livré à la cupidité des prétendants et au fanatisme, celle d’une jeunesse plongée dans l’enfer qui cherche sa place dans un monde auquel Salim Bachi tente de donner un sens ou dont il cherche à éclairer le non-sens. Pour dire la violence de l’Algérie sans sombrer dans la mélancolie, l’auteur préfère la lucidité et la dérision au désespoir et il prend modèle sur l’épopée satirique de Joyce, s’employant à revivifier les mythes en les parodiant et en inversant les rôles, en montrant des héros bien communs et des monstres bien humains. Et, faisant preuve d’une grande érudition et de beaucoup d’humour, il multiplie les clins d’œil et les détournements de citations, n’hésite pas à jouer sur les mots, sur leur sens, leur sonorité et leur écriture.

On est véritablement emporté par la vitalité de ce style contrasté qui associe une langue ample et poétique, baroque et flamboyante, et des dialogues familiers et drôles, incisifs et vigoureux. Et on ressent, sous la souffrance et la désillusion, le plaisir ludique – et communicatif – d’un auteur qui avec une maîtrise stupéfiante construit un univers romanesque jubilatoire : Cyrtha, « une érection monumentale » et « splendide » qui défie le temps !

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Salim Bachi

 

Salim Bachi est né à Alger en 1971 et a vécu à Annaba jusqu’en 1996. Il a quitté l’Algérie en 1997 afin de poursuivre ses études de lettres à Paris (obtenant un DEA de lettres modernes sur l’oeuvre romanesque d’André Malraux) et a été pensionnaire de la Villa Médicis à Rome d’avril 2005 à mars 2006. Il est l’auteur de sept romans, Le chien d’Ulysse (2001), La Kahéna (2003), Tuez-les tous (2006), Le silence de Mahomet (2008), Amours et aventures de Sinbad le marin (2010), Moi Khaled Kelkal (2012), Le dernier été d’un jeune homme (25 septembre 2013), d’un récit, Autoportrait avec Grenade (2005), d’un recueil de nouvelles, Les douze contes de minuit (2006), sans compter les nouvelles publiées dans plusieurs journaux ou revues. Il voyage beaucoup, notamment en Europe et au Maghreb, pour défendre une certaine idée de la littérature, donnant des conférences auprès des étudiants et des lecteurs, dans les universités et les instituts culturels.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.