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Le Château, Franz Kafka (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 05.03.19 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Livres décortiqués, Pays de l'Est, Roman, Le Livre de Poche

Le Château, trad. Axel Nesme, 391 pages, 5,10 €

Ecrivain(s): Franz Kafka Edition: Le Livre de Poche

Le Château, Franz Kafka (par Cyrille Godefroy)

 

K, le parasite

Dans l’histoire de la littérature, le cas Kafka fascine dans la mesure où la souffrance s’est rarement intriquée à un tel point d’incandescence avec l’acte d’écrire. Franz Kafka (1883-1924) n’avait qu’une seule idée en tête : écrire, noircir des pages, libérer son imaginaire. Or, il se débattit sans discontinuer avec les contingences inopportunes que lui prodiguait l’existence et qui perturbaient sa créativité : de fastidieuses études de droit, son poste chronophage d’employé juridique, une promiscuité familiale à laquelle il s’arracha difficilement, les sorties entre amis, les turbulences de l’éros et le mirage du mariage, enfin les affres de la maladie. Rongé par l’introversion et le tourment inhérent à la création, Kafka s’acharna à signifier, à relater, à imaginer au détriment d’un accomplissement de son vécu qui aurait édulcoré son tourment et l’aurait sans doute dispensé de cette quête de sens désespérée et épuisante. Cependant, son tempérament irisé d’anxiété, de taciturnité, de timidité, le conduisit à s’isoler, à se retrancher dans son terrier, telle une bête traquée par des chasseurs invisibles : « Je m’isolerai de tous jusqu’à en perdre conscience. Je me ferai des ennemis de tout le monde, je ne parlerai à personne » (Journal, 1912).

Dès lors, seule une soumission absolue à l’écriture aurait pu le sauver. Mais jamais Kafka ne put trancher dans le vif, ne put choisir entre sa passion littéraire et sa destinée sociale. Jamais il ne démissionna, ne s’éloigna de sa famille, ne s’affranchit de son désir de se marier et de s’intégrer à la communauté. Deux ans avant sa mort, Kafka confiait dans son journal avoir échoué en tout : « Inquiétude parce que la vie que j’ai menée jusqu’ici s’est déroulée comme une marche sur place, sans évoluer, ou en évoluant tout au plus à la manière d’une dent cariée en train de pourrir. Il n’y a pas dans la conduite de ma vie la moindre initiative qui se soit trouvée confirmée en quelque manière par les résultats ». Terrible verdict d’un homme intransigeant envers lui-même et d’une exigence sans commune mesure à l’égard de ses écrits.

Le Château, réchappé de la destruction grâce à son ami Max Brod et publié posthumément en 1926, est le troisième et dernier roman écrit par Kafka, inachevé comme le furent L’Amérique et Le Procès. Kafka peinait à mettre le mot fin, comme si la nature et l’enjeu de son processus narratif ne toléraient pas de terminaison, comme si la mort seule pouvait sanctionner le mouvement infini de l’œuvre, stopper l’écoulement de la sève littéraire. Après avoir jeté Joseph K dans les griffes de l’hydre judiciaire (Le Procès), il livre K aux tentacules urticantes de la méduse bureaucratique. Qui est donc ce curieux bonhomme arrivé de nulle part dans un village recouvert par la neige, se présentant comme le nouvel arpenteur et bravant sans ambages les conventions et les autorités locales ? K n’est personne, tout au plus un intrus, un étranger réduit à une particule, un olibrius dont l’identité mutilée se résume à l’obsession de se voir confirmé dans sa fonction par la haute administration du château surplombant le village. Ce château lui demeurant mystérieusement inaccessible, il s’en remet aux villageois, escomptant une médiation. Mais l’hostilité et la défiance à laquelle il se heurte le rejettent à la marge : « Chez nous l’hospitalité n’est pas d’usage, nous n’avons pas besoin d’invités ». Kafka lui-même déplorait dans son journal : « Il n’y a d’accueil nulle part ». Lorsqu’il écrivit Le Château en 1922, le claustrophile praguois savait par expérience que le juif n’était pas le bienvenu, que l’évocation de cette seule origine provoquait automatiquement, au bas mot, la fermeture des portes et l’ostracisation. La famille Kafka s’était pourtant sécularisée et fondue dans la petite bourgeoisie tchèque. Mais Kafka resta toute sa vie un étranger, comme « jeté d’un coup de pied hors du monde » (Journal, 1911) : étranger à autrui (aux aguets derrière sa paroi en verre, impassible en surface et fébrile en profondeur), étranger à ses origines (ne serait-ce que parce qu’il s’efforça de s’en rapprocher les dernières années de sa vie) et étranger parfois à lui-même. Par sa singularité, sa lucidité, sa distanciation et sa vision de la vie qui en découlait, il semblait exilé de l’humanité, il se sentait d’une autre espèce, à tel point qu’il animalisa plusieurs de ses personnages (Le TerrierLa MétamorphoseUn compte rendu pour une académie…).

Les relations que K tisse avec les villageois confortent son piétinement, creusent son empêtrement. Il fait la connaissance de Frieda, maîtresse d’un éminent et mystérieux fonctionnaire, espérant à demi-mot qu’elle lui ouvre certaines portes. Derrière le comptoir de l’auberge où Frieda travaille comme serveuse, les deux tourtereaux copulent au bout de quelques minutes, sous le regard des deux assistants flanqués au service de K, se fiancent dans la foulée, mènent un semblant de vie commune pendant trois jours, puis se séparent. Cette accélération du processus de liaison et de déliaison crée un effet surréaliste et saugrenu, alimentant ainsi l’étrange atmosphère enveloppant le roman. En tant que victime vraisemblable d’un imbroglio administratif, K, piteux, trébuche aux pieds de son capitole, bute sur son Canaan, et K tombe, se traîne, se relève, vacille, jamais ne capitule. Son opiniâtreté compense son impatience. En vertu d’une loi tacite que K apprend peu à peu à déchiffrer, les villageois semblent se liguer contre lui, se dérobent à son audace, se gaussent de sa naïveté, s’agacent de son orgueil. Le village et le château forment une structure extrêmement opaque, ramifiée, hiérarchisée dont le sommet (figure du pouvoir et du prestige) et la base (figure de la servitude et de la médiocrité) s’interpénètrent le moins possible. L’honorabilité et le poids de chacun se mesurent à la place qu’il occupe dans ce système, et plus arbitrairement à l’aune de ses liens avec les fonctionnaires du château. K, fin stratège, ignore qu’il s’attaque à une forteresse imprenable, qu’il est condamné à errer vers un but illusoire. Le titre original allemand du roman Das Schloss signifie non seulement le château mais également la serrure, le cadenas. K, emporté par sa fougue et son insouciance, aimerait forcer cette serrure dont personne n’a véritablement la clé. Comme dans Le Procès, la lubricité et la concupiscence irriguent les veines du pouvoir dans la mesure où les femmes servent de chair fraîche aux fonctionnaires, ces demi-dieux nonchalants et capricieux. Lorsqu’elles refusent de se plier à leurs appétits, leur famille est alors ghettoïsée, telle la tribu Barnabas dont K se sent si proche.

Via une prose sobre, rigoureuse, précise, transcendée par une dialectique dialogique flamboyante, Kafka compose une peinture sociale extrêmement riche sous-tendue par des jeux de pouvoir et de domination d’une complexité et d’une ambiguïté déroutantes. En vertu d’une incorporation douloureuse et raffinée, Kafka a transmué son désarroi et son incomplétude en une architecture narrative éminemment dédaléenne. Alléchés par les exhalaisons allégoriques de ce récit, des escadrons d’exégètes se sont penchés sur le cas K – ce qui eût probablement amusé Kafka – enrichissant de leur regard cette œuvre énigmatique, y faisant fleurir une flopée d’interprétations et une légion de conjectures, parmi lesquelles l’impossible accès au divin, l’utopie littéraire par-delà les obstacles, le combat de l’individu contre l’autorité, la résistance transgressive d’un homme face aux abus et au totalitarisme d’une caste, la soif de reconnaissance et d’enracinement présentes en tout homme, la tentative d’un juif errant de s’assimiler au monde occidental incarné par le Comte Westwest propriétaire du château, l’incapacité d’un individu à trouver sa place dans un environnement régi par un formalisme et une rigidité structurelle niant toute autonomie, la quête éperdue d’un topos, d’un lieu où les habitants accueilleraient leur prochain avec chaleur et bienveillance… Maurice Blanchot, quant à lui, apparente le château à une entité souveraine caractérisée par une neutralité inhumaine (dans le sens où aucun humain n’est capable d’une telle neutralité) et destinée à enregistrer purement et simplement les faits, indépendamment de toute perspective et projection subjectives, autrement dit, en extrapolant à peine, à une gigantesque banque de données brutes fournissant une image exhaustive et chaotique de l’état du monde. À l’appui d’un extrait d’une lettre de Kafka envoyée à Milena, Blanchot recoupe l’appétence d’appropriation et de conquête de K avec l’énergie passionnelle dont était capable Kafka (notamment dans l’écriture ou la cristallisation amoureuse) : « Moi qui sur le grand échiquier ne suis même pas encore le pion d’un pion, maintenant contre toutes les règles et quitte à brouiller le jeu, je voudrais aussi occuper la place de la reine – moi, le pion du pion, par conséquent une pièce qui n’existe pas et ne peut donc participer au jeu – et puis en même temps je voudrais peut-être aussi occuper la place du roi ou tout l’ensemble de l’échiquier… ».

À n’en pas douter, la profondeur d’une œuvre se mesure aussi à la variété des reflets qu’elle suscite.

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos de l'écrivain

Franz Kafka

Figure majeure de la littérature du XXe siècle, Franz Kafka est un des auteurs les plus étudiés au monde. Ebranlé par la Première Guerre mondiale, le jeune Kafka poursuit des études de droit avant d'être embauché par une compagnie d'assurance. Cette expérience de la bureaucratie inspire en partie son oeuvre, notamment ses deux romans majeurs : 'Le Procès' et 'Le Château'. Il y développe avec angoisse et ironie un univers labyrinthique et absurde, un monde que le langage courant qualifiera par la suite de 'kafkaien'. Ses influences reposent sur une triple appartenance culturelle : tchèque, allemande et juive, religion pour laquelle il se passionne à la fin de sa vie. Fondée sur les thèmes de la culpabilité, de la perte d'identité et de la transformation du corps ('La Métamorphose'), l'oeuvre de Franz Kafka ne cesse de fasciner les psychanalystes. Profondément marqué par une relation conflictuelle avec son père, relatée dans 'Lettres au père' en 1919, Kafka mène une existence tourmentée dans laquelle se succèdent les échecs. Amené à trois reprises à rompre ses fiançailles, il tient une correspondance très riche avec son plus grand amourMilena Jesenka, qui témoigne d'une passion intense mais destructrice. Se sachant condamné par la tuberculose dès 1917, Franz Kafka écrit par nécessité avec un sentiment d'urgence, laissant derrière lui une oeuvre inachevée mais monumentale.

 

(Source : evenement.fr)


A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).