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Le Château du Baron de Quirval, Choi Jae-hoon

Ecrit par AK Afferez 04.07.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Asie, Roman, Decrescenzo Editeurs

Le Château du Baron de Quirval, février 2015, trad. (Corée du sud) Choe Ae-young et Jean Bellemin-Noël, 266 pages, 16 €

Ecrivain(s): Choi Jae-hoon Edition: Decrescenzo Editeurs

Le Château du Baron de Quirval, Choi Jae-hoon

 

Sherlock Holmes, Frankenstein, on connaît. Grâce aux histoires originelles et à toutes les versions qu’elles ont pu engendrer, sur la page ou à l’écran, le détective et la créature sont devenus des monstres sacrés de la littérature occidentale, déclinés à toutes les sauces. Voici donc un livre qui s’inscrit dans cette perspective de réécriture.

Mais Choi va bien au-delà du simple hommage ou de la relecture modernisée de mythes et d’histoires qui ont déjà fait couler beaucoup d’encre. Le Château du Baron de Quirval échappe à toute tentative de catégorisation : c’est un recueil de nouvelles qui se lit comme les notes compilées par un explorateur de l’inconscient, presque un roman policier dans sa manière de dérouler chaque récit en nous refusant toute conclusion hâtive, toute évidence trop commode. La première partie éponyme indique d’emblée que nous emprunterons des chemins de traverse dans notre exploration de l’imaginaire : c’est un collage de textes retraçant petit à petit l’histoire du Baron.

Celle-ci puise ses sources dans la figure de Gilles de Rais (à l’origine de la légende de Barbe Bleue), qui est au centre du livre d’un auteur franco-américain. Ce livre sera porté à l’écran hollywoodien, et un cinéaste japonais fera un remake du film américain. Un enchâssement de productions fictives, autour desquelles Choi élabore douze textes – entre autres, une conférence d’université, un dialogue entre l’actrice principale et le producteur du film américain, une critique de cinéma, un conte, un extrait de blog…

Ce parti pris méta- et inter-textuel est signifiant, car mimétique des structures de notre inconscient, tout en méandres. Aucune ligne droite ici, aucune volonté de clarifier les choses : il s’agit systématiquement de brouiller les pistes, de faire planer le doute. Sherlock Holmes se retrouve à enquêter sur la mort de… Sir Arthur Conan Doyle. La personne écrivant l’essai sur les sorcières pourrait bien en être une. Et la partie consacrée à Frankenstein inclut la retranscription d’un coup de fil avec… Mary Shelley. Choi met ainsi en avant la force de l’inconscient humain et des pulsions vainement refoulées, le poids de tout ce que nous effaçons de notre esprit et qui finit toujours par ressortir, avec des conséquences plus ou moins terribles.

Choi met également en place un recadrage transculturel de ces récits, où seul celui de Sherlock Holmes conserve un contexte entièrement occidental. Trois récits se déroulent en Corée, probablement de nos jours, et l’un d’eux réactualise le mythe du Docteur Jekyll et de Mr Hyde. Les parties concernant Frankenstein et les sorcières sont plus floues mais maintiennent un mouvement transculturel, afin d’explorer toutes les facettes de leur sujet. Enfin, la figure du Baron est censée avoir été réimaginée dans le contexte du Japon médiéval. En tant que public occidental, nous devons donc nous souvenir queLe Château du Baron de Quirval est d’abord écrit en coréen, à l’attention d’un public coréen pour qui Frankenstein, Holmes et Cie. sont des imports culturels plus ou moins récents. Ce qui nous semble familier devient soudainement étrange, par cet effet de double mise à distance : réfracter l’imaginaire occidental à travers une perspective coréenne permet d’évaluer l’universalité et les spécificités culturelles de certains mythes. Entre le Baron de la légende, celui d’Hollywood et celui du remake japonais, quelles différences ?

Ce que l’on pourra regretter cependant, c’est la toute dernière partie – un dialogue qui rassemble les personnages que nous venons de croiser au fil des pages. Certes, cette partie va encore plus loin dans la volonté de brouiller les pistes – qu’est-ce qui est fictif ? qu’est-ce qui ne l’est pas ? Les frontières entre personne et personnage ne sont pas aussi étanches qu’on voudrait bien le croire. Mais au final, ce dialogue paraît être accolé au reste sans qu’il n’y ait véritablement de cohérence, de lien organique avec le reste de l’ouvrage : au fond, il n’apporte pas grand-chose et les sept « nouvelles » qui le précèdent auraient été tout aussi percutantes sans cette sorte d’appendice.

Néanmoins, Le Château du Baron de Quirval reste une œuvre marquante dans le paysage littéraire contemporain, tant par la virtuosité de son exécution que par le regard neuf qu’elle apporte sur les mythologies que l’être humain a pu s’inventer.

 

AK Afferez

 

 

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A propos de l'écrivain

Choi Jae-hoon

 

Choi Jae-hoon est né en 1973. Il fait ses débuts littéraires en 2007, lorsqu’il remporte le prix du nouvel écrivain de la revue Littérature et Société. Ses œuvres incluent Le Château du Baron de Quirval, Sept Yeux de Chats et Du sommeil des enfants.

 

A propos du rédacteur

AK Afferez

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Rédactrice

AK Afferez a grandi aux États-Unis et vit à présent à Lyon. Elle est écrivaine, traductrice, et blogueuse sporadique sur akafferez.wordpress.com. Dans la vraie vie, elle s’appelle Héloïse Thomas-Cambonie et poursuit des recherches sur la littérature contemporaine américaine.