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Le Castor, Mohammed Hasan Alwan

Ecrit par AK Afferez 20.04.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Pays arabes, Roman, Seuil

Le Castor, janvier 2015, trad. de l'arabe Stéphanie Dujols, 367 pages, 22 €

Ecrivain(s): Mohammed Hasan Alwan Edition: Seuil

Le Castor, Mohammed Hasan Alwan

 

Mohammed Hasan Alwan fait partie de cette nouvelle vague de jeunes écrivains en langue arabe dont les livres, traduits peu à peu, font découvrir des cultures, des sociétés et des histoires jusque-là largement méconnues du public occidental (la traduction de Stéphanie Dujols dépeint d’ailleurs très bien la vie et la culture saoudiennes, sans jamais effacer les spécificités culturelles, ni les rendre « exotiques »), et, par-dessus tout, montrent à quel point certains thèmes transcendent toutes les frontières.

Prenez ainsi les dynamiques familiales : que ce soit ici ou ailleurs, les rancœurs et les mesquineries restent les mêmes. La famille est particulièrement compliquée pour Ghâleb, le protagoniste et cadet d’un premier mariage malheureux, quadragénaire saoudien avec une âme de déraciné. Ses parents se sont tous deux remariés, mais l’arrivée de demi-frères et sœurs complique bien les relations. Pour se sortir de cet enchevêtrement affectif, une seule solution : partir, et partir loin, car la proximité ne fait qu’entretenir la myopie, émousser les ambitions. Ghâleb choisit l’Amérique, la côte Ouest, l’Oregon, Portland, ville où il s’est déjà rendu pour étudier à une époque qui lui semble à présent à des années-lumière. Portland fait très bien l’affaire car elle a ainsi un léger aspect familier, tout en offrant un terrain entièrement neuf pour, peut-être, se régénérer, ou, tout du moins, chercher une nouvelle direction.

Un élément de réponse aux questions latentes de Ghâleb s’incarne dans la figure du castor, à travers lequel le narrateur réinvente sa famille. Chacun en prend pour son grade. La comparaison est d’abord physique : les dents et le postérieur rebondi du castor rappellent les sœurs de Ghâleb ; mais elle glisse rapidement dans le domaine psychologique : la méfiance, le sentiment perpétuel d’insécurité, ainsi qu’une certaine mesquinerie seraient des traits partagés par humains et rongeurs. La relation à l’environnement en est une autre facette : le besoin de se construire quelque chose, de s’approprier son environnement, voire de le détruire, pour répondre à un besoin intérieur de protection, de stabilité. Le castor a beau ne pas être natif à l’Arabie Saoudite, le rapprochement n’est pas pour autant factice : quand Ghâleb aperçoit le rongeur pour la première fois sur les bords de la rivière Willamette, il est surpris par cet animal qui lui était jusque-là inconnu. C’est cette première méconnaissance qui permet au narrateur de regarder en arrière et de retracer le fil de l’histoire familiale, puisqu’elle l’oblige à considérer ce qui ne lui est pas familier, et donc, à adopter un regard neuf sur ce qui l’entoure.

Le roman relie trois niveaux : la société, la famille, l’individu. La société saoudienne est dépeinte ici dans toute sa complexité : guerres, mutations politiques, pressions sociales et religieuses – tout a des répercussions. La famille de Ghâleb est déchirée, recomposée sans pour autant cesser d’être dysfonctionnelle. Ghâleb est assailli par une crise personnelle : ses rapports avec ses proches sont ambigus ; il entretient une liaison illicite avec Ghâda, femme mariée et mère, qui est elle-même une figure insaisissable, incompréhensible ; son âge et son physique (il ne peut supporter de voir son visage) ne font qu’amplifier cette perte de repères. Alwan nous offre ici un personnage subtil et complexe, profondément conscient de ses limitations et de ses défauts, qui apporte aussi une nouvelle perspective sur la discussion autour de la santé mentale. Ghâleb bénéficie d’une certaine stabilité financière ; il n’a pas d’engagements professionnels contraignants ; et pourtant les blessures reçues enfant s’avèrent impossibles à guérir totalement. Cette agitation que l’on perçoit chez lui, à la fois physique et psychologique, cette incapacité à se fixer, trahissent un malaise bien plus profond. Les meurtrissures de l’enfance font que Ghâleb est incapable de réaliser pleinement son potentiel en tant qu’adulte : il se retrouve ainsi condamné à revivre le passé pour y chercher du sens, tout en essayant, tant bien que mal, de se propulser vers l’avant pour échapper à l’emprise paralysante de la famille.

Alwan renouvelle la forme de la saga familiale et donne la parole à un narrateur qui connaît intimement les individus dont il expose ici sans complaisance les travers et les inquiétudes. Le double animal, miroir privilégié pour renvoyer le sentiment d’une humanité partagée, permet à ce récit de mœurs aussi féroce que facétieux de révéler à quel point nous ruminons les mêmes questions aux quatre coins du globe.

Au fond, nous sommes tous un peu castor.

 

AK Afferez

 


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A propos de l'écrivain

Mohammed Hasan Alwan

 

Mohammed Hasan Alwan est né à Riyad en 1979. Outre un recueil de nouvelles et un essai, il a publié quatre romans. Le Castor, qui est le dernier en date – et le premier à être traduit en français – lui a valu de figurer en 2013 parmi les six finalistes du Prix International de la fiction arabe.

 

A propos du rédacteur

AK Afferez

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Rédactrice

AK Afferez a grandi aux États-Unis et vit à présent à Lyon. Elle est écrivaine, traductrice, et blogueuse sporadique sur akafferez.wordpress.com. Dans la vraie vie, elle s’appelle Héloïse Thomas-Cambonie et poursuit des recherches sur la littérature contemporaine américaine.