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Le Bruit des tuiles, Thomas Giraud (par Emmanuelle Caminade)

Ecrit par Emmanuelle Caminade 02.09.19 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Les Livres, Roman, La Contre Allée

Le Bruit des tuiles, août 2019, 300 pages, 18,50 €

Ecrivain(s): Thomas Giraud Edition: La Contre Allée

Le Bruit des tuiles, Thomas Giraud (par Emmanuelle Caminade)

Thomas Giraud nous transporte au milieu du XIXe siècle, à une époque où de nombreux Européens s’embarquaient pour l’Amérique, attirés par la promesse d’espaces vierges où tout était à construire. Il raconte l’échec d’un grand projet d’expérimentation collective, d’une utopie fouriériste qui devait aboutir à la liberté et au bonheur. Un projet qui, selon son organisateur, ne pouvait que réussir. Car Victor Considerant, s’érigeant en « prophète », pensait non seulement avoir trouvé le lieu idéal dans la « Terre promise » du Texas mais avoir tout prévu, tout envisagé. Tenant compte des raisons des échecs de ses prédécesseurs qu’il prétendait avoir comprises, ce polytechnicien avait en effet préparé ce projet sur le papier avec méthode ; il avait anticipé chaque étape dans ses moindres détails.

Mais « l’Eden sauvage » que ces pionniers – « tous animés de principes égalitaires » à défaut d’avoir pour la plupart « jamais planté un haricot ou une salade de leur vie » ni « jamais monté un mur » – devaient transformer en « Eden harmonique » s’avéra vite un enfer. Car « tout semblait moins préparé sur place que dans ses architectures de papier ». Et sur ces terres infertiles plombées par un climat rigoureux aussi glacial en hiver que caniculaire en été, où s’abattent parfois par malchance des nuages de sauterelles, l’éphémère communauté de La Réunion fondée en 1855 à quelques kilomètres de Dallas périclita et disparut cinq ans plus tard.

Si l’auteur part d’un épisode et d’un personnage réels, son récit qui embrasse la réalisation de ce projet de manière globalement linéaire (à quelques exceptions près), de sa conception et sa promotion par son initiateur aux étapes de sa mise en place sur le terrain et de son échec en passant par le voyage, n’a rien d’une reconstitution documentaire. Thomas Giraud prend en effet beaucoup de libertés avec les faits dans Le Bruit des tuiles, modifiant, supprimant et ajoutant des éléments pour se concentrer sur certains aspects en les grossissant. Il s’agit en effet manifestement pour lui de creuser surtout dans cette histoire ce qui l’intéresse. Et il s’attache d’abord à montrer les enjeux différents des uns et des autres.

Au travers d’un narrateur omniscient épousant tour à tour différents points de vue, faisant parler ceux qui étaient là, il éclaire ainsi les véritables motivations des différents protagonistes, leurs attentes, leurs déceptions et leurs réactions, imaginant leurs pensées et leurs émotions, leur ressenti, dans un roman psychologique tentant de pénétrer les ressorts de l’âme humaine. Et, mesurant ainsi l’écart entre les rêves et la réalité, son roman prend également la mesure des mensonges. Le Bruit des tuiles illustre ainsi cette tendance si humaine à vouloir plier la réalité à ses désirs, et à s’étourdir, à « faire comme si » pour ne pas perdre la face quand elle ne s’y soumet pas : « Personne n’était dupe et en même temps tous jouaient à être dupes, c’était plus simple ». Et le concepteur du projet qui toujours sut agencer ses mots pour en faire de beaux principes s’emploie à cacher « les choses qu’il ne voulait pas qu’on voie », ses mots devenant « coquilles vides puis avec le temps moins que ça, des mensonges».

De Victor Considerant, l’auteur fait de plus une figure du rationalisme triomphant, du scientisme arrogant, qu’il rehausse encore en lui adjoignant dès le troisième chapitre une figure antinomique avec le colon Leroux – probablement inventé –, ces deux héros traduisant deux rapports différents au monde. Considerant s’avère la quintessence de l’esprit moderne rationnel. Il croit, comme beaucoup à l’époque, à la toute puissance d’une Science capable de dominer la nature. Son projet est « organisé comme une machine avec ses rouages, ses tiroirs, ses sous-rouages, ses courroies » et il tient ferme cette rationalité jusque dans l’articulation de ses discours. Il a dessiné « de jolis plans sur des papiers pliés, dépliés et toujours repliés dans les mêmes plis » et il a calculé les probabilités réduisant quasiment à néant la part d’imprévu. Mais ses calculs s’apparentent « à de la magie » et il ressemble à un mystique porté par « la pureté mathématique », à un prétentieux démiurge pensant créer « un paradis supérieur à celui que Dieu aurait pu faire ». Et, par certains côtés, sa mégalomanie, favorisée par les dérives scientistes de son époque, sa croyance en la création d’une ville « ex nihilo », nous renvoie à celle de Francisco Hernando dans le roman d’Anthony Poiraudeau, Projet El Pocero, dans une ville fantôme de la crise espagnole.

Leroux par contraste est un manuel, un terrien. Ayant hérité du savoir-faire et de la ferme de son père, il vivotait en se préparant « à une mort tout aussi insignifiante ». Voyageant léger mais en emportant quelques graines, il va s’engager dans cette aventure pour renaître. Et en apercevant cette grande plaine calcaire « disant tout des choses impossibles » il comprendra d’emblée « l’irréalisable à venir ». Mais il ne renoncera pas et sera même le dernier à rester, car « sa deuxième histoire, deuxième vie ratée peut-être » a le mérite « d’être vraiment la sienne » : c’est une vie choisie dont il n’a pas honte d’assumer l’échec. Il est ainsi le symbole de notre obstination à vivre en connaissant l’issue fatale, de ce désir qui nous pousse en avant avec toujours des projets, si minimes soient-ils, avec « des tas d’affaires en devenir ».

Thomas Giraud, prenant un certain recul philosophique, interroge ainsi plus largement la condition humaine et la manière dont nous pouvons donner sens à nos vies précaires quand se présagent toujours la mort et l’écroulement de tout ce que nous bâtissons. Une inquiétude, une angoisse que pour vivre nous tentons souvent d’oublier.

Et c’est bien cette angoisse que reprend le bruit de ces tuiles qui peu à peu s’effondrent quand les murs des maisons s’ébranlent, cette peur du toit qui s’écroule qui donne son titre au livre. Une judicieuse formule métaphorique sans cesse reconduite avec quelques variantes qui résonne comme un leitmotiv. Comme une sorte de contrepoint se développant sous l’aventure humaine, une sorte de basse continue, d’ostinato funèbre.

Et l’écriture de ce livre, très poétique et musicale, mélancolique mais aussi lumineuse, nous emporte et nous séduit. C’est une écriture classique, précise et nuancée qui réussit à nommer les choses, à exprimer avec finesse et subtilité la manière dont nous les voyons, les ressentons. Une écriture mélodique d’une grande fluidité, un phrasé souple qui nous berce de son rythme. Et l’on retrouve dans Le Bruit des tuiles cette sensibilité à la nature dans la description des lieux et l’évocation des saisons qui nous avait charmés dans Elisée, avant les ruisseaux et les montagnes, ainsi qu’une grande attention aux êtres et aux choses.

Un troisième et très beau roman qui vient confirmer le talent de Thomas Giraud.

 

Emmanuelle Caminade

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A propos de l'écrivain

Thomas Giraud

 

Thomas Giraud vit et travaille à Nantes. Il est docteur en droit public. Il a publié Elisée, avant les ruisseaux et les montagnes, en 2016 (La Contre Allée), et La Ballade silencieuse der Jackson C. Franck ; Le Bruit des Tuiles est son troisième roman.

 

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.