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Le Blues de La Harpie, Joe Meno

Ecrit par Valérie Debieux 21.06.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, USA, Agullo Editions

Le Blues de La Harpie, janvier 2017, trad. Morgane Saysana, 308 pages, 21,50 €

Ecrivain(s): Joe Meno Edition: Agullo Editions

Le Blues de La Harpie, Joe Meno

La Harpie, petite bourgade imaginaire, perdue au fin fond de l’Illinois.

Luce Lemay, natif du lieu, sort de prison. Son forfait, celui d’un soir, commencé par le braquage du magasin de vins et de spiritueux de son patron, prolongé par sa fuite en voiture et terminé par l’homicide d’un bébé que sa mère promenait dans un landau.

« Il n’y avait pas le temps de freiner. Le volant s’est changé en pierre entre mes mains. Le landau que cette dame poussait a percuté la froide calandre gris acier, fusant droit vers le ciel nocturne et obscur, s’est égaré dans ce lointain attrayant et le scintillement des étoiles d’argent. […] Puis tout fut terminé. Puis tout fut comme plié d’avance. Je suis descendu de voiture tout chancelant et j’ai vomi partout sur mes chaussures noires et ternes, juste avant que la nuit ne transperçât mes yeux et ma bouche irritée, m’assommant, me traînant sur une route pétrie de désespoir, hors de mon corps, hors de ma propre vie sans joie et droit vers Pontiac, où je tirerais trois à cinq ans pour homicide involontaire et conduite dangereuse. […] Cette nuit-là se rejouait en boucle dans mes rêves chaque soir, telle une horrible rengaine échappée d’un jukebox. Chaque fois, je tâchais de tout réparer dans ma tête, de m’arrêter une trentaine de centimètres plus tôt […]. Tout ce qui s’ensuivrait découlerait de cette malheureuse petite seconde diluée dans l’immense cruauté de l’espace-temps […] ».

Trois années, trois longues années se sont écoulées. Luce Lemay revient au « bercail ». Il y est attendu par Junior Breen, un ami qu’il s’était fait au pénitencier, sorti de geôle quelques mois avant lui.

« Il s’était rendu à La Harpie, où il avait trouvé un boulot dans une station-service tenue par une connaissance de mon paternel, un type qui avait les taulards à la bonne. Junior m’avait dégoté une chambre dans le vieil hôtel où il logeait. Il avait eu trop peur de retourner dans sa ville natale. Il ne voulait pas se confronter à ses actes reflétés dans les regards fixes et futiles des autres […]. C’était un colosse […], la quarantaine bien tassée. On l’avait écroué pour meurtre au premier degré. À dix-sept ans seulement, il avait étranglé une fille de trois ans sa cadette avant d’abandonner le corps sur une planche de bois qu’il avait laissée dériver au gré de la rivière. Devant les jurés, Junior avait affirmé vouloir rendre service à la jeune fille. Ils l’ont envoyé au trou pour vingt-cinq ans sans aucune possibilité de liberté conditionnelle anticipée. Ils se sont dit que Junior devait avoir une sorte de handicap mental. N’allez pas croire qu’il était attardé, non, pas du tout, mais il était sujet à des accès de léthargie […] Il était conscient d’avoir commis un acte atroce et les remords ardents qui consumaient son cœur au beau milieu de la nuit étaient presque perceptibles à l’oreille [...]. Junior était un sacré colosse. Il pesait presque cent quarante kilos. Grand et baraqué, mais doux comme un agneau. Le genre de type à servir de faire-valoir aux détenus qui cherchaient à prouver leur force ou bravoure ».

La Harpie, un trou où il y a « quelque chose sous la surface », habité par des gens paumés, pour la plupart mal dans leur peau, à l’esprit plutôt simple, parfois égaré, souvent envahi par la poussière des vieilles histoires et des préjugés, la rancune tenace, le jugement facile et le coup de fusil rapide. Un lieu où la misère sociale frappe les gens d’apathie physique et mentale. Leurs seules distractions, l’alcool et les prostituées et la violence… Abyssus abyssum invocat.

L’auteur, Joe Meno, offre un récit poignant, une fresque humaine, celle de deux anciens taulards qui, dévorés par leurs cauchemars, hantés par des événements qu’ils auraient aimé n’avoir jamais vécus, essaient, la démarche alourdie par leur passé, de se frayer un chemin, mus par l’espoir et la volonté de pouvoir mener, dans cette petite ville de La Harpie, une vie simple et anonyme au milieu des autres habitants et d’y trouver un peu d’amour et de réconfort. À travers Le Blues de La Harpie se dessine une question : au sortir de la prison, un homme est-il encore et toujours enchaîné à son passé ou peut-il espérer une forme de rédemption ? Un livre magnifique, qui n’est certes pas sans rappeler un autre tandem émouvant, celui de George et Lennie. Ne pas oublier non plus le très beau travail de traduction de Morgane Saysana qui a su rendre à ce texte toute sa poésie et toute sa densité. À lire.

 

Valérie Debieux

 


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A propos de l'écrivain

Joe Meno

 

Joe Meno, né en 1974, a publié son premier roman à l’âge de 24 ans. Il est l’auteur de sept romans et plusieurs recueils de nouvelles, et a reçu le prestigieux prix Nelson Algren. Il écrit pour le magazine underground Punk Planet, ainsi que pour le New York Times et Chicago Magazine. Il vit aujourd’hui à Chicago.

 

A propos du rédacteur

Valérie Debieux

 

 

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Valérie Debieux a été Directrice adjointe, rédactrice et responsable de la communication sur les réseaux sociaux (septembre 2011-juillet 2014)

Rédactrice et responsable du secteur littérature suisse

Ecrivain et traductrice littéraire née en Suisse en 1970

Membre de l’Association des Amis de Jean Giono: http://www.jeangiono.org/


Le site de Valérie Debieux :

www.lagalerielitteraire.com