Identification

Le bleu du ciel est déjà en eux, Stéphane Padovani

Ecrit par Marc Ossorguine 01.04.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Nouvelles, Quidam Editeur

Le bleu du ciel est déjà en eux, février 2016, 148 pages, 15 €

Ecrivain(s): Stéphane Padovani Edition: Quidam Editeur

Le bleu du ciel est déjà en eux, Stéphane Padovani

Au lecteur inconnu ?

Ce n’est qu’avec ce recueil de nouvelles que nous découvrons Stéphane Padovani qui en est pourtant à son sixième opus, le premier remontant à l’année 2002. Un recueil qui peut paraître un peu trop « appliqué » au premier regard, chacune des neuf nouvelles s’ouvrant sur un titre à l’infinitif accompagné d’une citation en exergue.

Nous découvrons ainsi Traduire, Se noyer, Pleuvoir, Se perdre, Occuper, Brûler, Conduire, Eclairer et Garder, respectivement introduits par Jacques Derrida, Giuseppe Ungaretti, Patrice de la Tour Dupin, Philippe Jaccottet, Anna Akhmatova, Jacques Dupin, Sophocle, Barbara et Bernard Noël. Une telle construction nous dit quelque chose du projet de l’auteur autant que de ses références, essentiellement poétiques. Cela pourrait être un guide dans notre lecture en même temps que l’on pourrait s’inquiéter d’un formalisme trop contraignant. Mais il nous suffira d’entrer en lecture pour que nos craintes se dispersent et que l’on découvre des personnages bien vivants confrontés à des situations qui les mènent à la limite. A quelle limite ? A celle de la langue le plus souvent, à celle des mots et de ce qu’ils peuvent dire ou ne pas dire. Cette langue qui peut faire et défaire le monde, qui nous habite autant que nous l’habitons. Une langue qui peut aussi bien être refuge que terre d’exil. Une langue qui côtoie d’autres langues et parfois tente d’exister en milieu hostile.

Le recueil s’ouvre sur la rencontre avec un interprète qui a eu l’audace, en son pays, de traduire la langue de l’occupant et est dès lors condamné à l’exil. Sans doute pour avoir trop bien compris qu’on ne doit pas jouer avec les registres de la langue, la courtoisie, la soumission et la conversation. L’ennemi parle une autre langue donc parler une autre langue est, dans son pays en guerre, devenir l’ennemi.

Ils disent que ce n’est pas bien de parler une autre langue que la mienne. Un véritable crime. Le pire étant de l’écrire, cette langue étrangère. C’est comme si, disent-ils, la parlant, quelque chose de profondément impur, sale, répugnant, se déposait sur les lèvres et la langue, souillait le palais, contaminait la salive et se projetait dans l’air ensuite pour contaminer son virus à tous ceux qui passent, parlent à proximité.

Une épidémie virale, rien qu’à entendre de tel mots, une pandémie de langage s’ensuivent inexorablement, qu’il faut éradiquer à la source, avant qu’il soit trop tard.

Je suis l’une de ces sources.

Dans une autre nouvelle c’est un chroniqueur ou écrivain qui ne sait quels mots écrire pour parler d’un ami cinéaste disparu, qui ne sait quel mots dire à son neveu qui vit dans un autre monde et un autre temps.

Je n’ai d’autre maison que ma langue, mais est-ce encore un refuge ? Une aventure ? Mes pages leur seraient-elles d’un quelconque appui ?

Une interrogation qui peut toucher tout auteur, à tout moment dans le rapport à ses lecteurs inconnus. Connus ou inconnus. Mais il semblerait, à en croire la nouvelle qui clôt le recueil, qu’il n’est pas toujours nécessaire que les mots écrits soient lus, que les mots dits soient entendus. Ils suffit parfois qu’il soient dits ou écrits. Simplement susceptibles d’être lus ou entendus. La langue est alors le lieu de tous les possibles, de tous les espoirs et de tous les idéaux, aussi malmenés et trahis qu’il soient par le quotidien ou par l’histoire.

 

Marc Ossorguine

 


  • Vu : 1222

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Stéphane Padovani

 

Stéphane Padovani est né en 1966 à Courbevoie et a vécu en région parisienne jusqu’en 1999, dans différentes banlieues, où il a commencé à enseigner. 1995 : premières publications en revues. Il a obtenu la bourse « découverte » du CNL et animé quelque temps un atelier d’écriture en maison d’arrêt. Il vit et enseigne désormais en Bretagne. Il est aussi l’auteur de L’Homme de bois (2002) et Chiens de guerre (2004), tous deux chez Bérénice. Aux éditions Quidam, il a publié en 2007 La Veilleuse, où il poursuit, sur un fil toujours tendu, des itinéraires intimes pris dans la marche du monde.

 

A propos du rédacteur

Marc Ossorguine

 

Lire tous les articles de Marc Ossorguine

 

Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature espagnole (et hispanophone, notamment Argentine) et catalane, littératures d'Europe centrale (surtout tchèque et hongroise), Suisse, littératures caraïbéennes, littératures scandinaves et parfois extrême orient (Japon, Corée, Chine) - en général les littératures non-francophone (avec exception pour la Suisse)

Genres et/ou formes : roman, poésie, théâtre, nouvelles, noir et polar... et les inclassables!

Maisons d'édition plus particulièrement suivies : La Contre Allée, Quidam, Métailié, Agone, L'Age d'homme, Zulma, Viviane Hamy - dans l'ensemble, très curieux du travail des "petits" éditeurs

 

Né la même année que la Ve République, et impliqué depuis plus de vingt ans dans le travail social et la formation, j'écris assez régulièrement pour des revues professionnelles mais je n'ai jamais renié mes passions premières, la musique (classique et jazz surtout) et les livres et la langue, les langues. Les livres envahissent ma maison chaque jour un peu plus et le monde entier y est bienvenu, que ce soit sous la forme de romans, de poésies, de théâtre, d'essais, de BD… traduits ou en V.O., en français, en anglais, en espagnol ou en catalan… Mon plaisir depuis quelques temps, est de les partager au travers de blogs et de groupes de lecture.

Blog : filsdelectures.fr