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Le bâtard, Erskine Caldwell

Ecrit par Zone Critique 02.12.13 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, USA, Belfond

Le bâtard, 2013, 180 pages, 16 €

Ecrivain(s): Erskine Caldwell Edition: Belfond

Le bâtard, Erskine Caldwell

 

La cause littéraire vous présente aujourd'hui un article de son partenaire Zone Critique

 

Le Bâtard d’Erskine Caldwell vient d’être réédité par la collection Belfond Vintage. Retour sur l’un des textes fondateurs du roman noir américain.

« Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. L’invocation à Dieu, ou spiritualité, est un désir de monter en grade ; celle de Satan, ou animalité, est une joie de descendre », Charles Baudelaire

 

Dépeindre la réalité

A la différence d’auteurs contemporains tels que Steinbeck ou Scott Fitzgerald, Caldwell prend le parti de dépeindre, sans artifices ni idéalisation, la réalité telle qu’elle est. Il décrit ainsi le quotidien de personnages primitifs aux limites de l’humanité, dépourvus de morale, ainsi que de tous biens matériels qui s’accommodent de la violence, du sexe et de la mort avec innocence.

Son style marqué par l’absurde, l’humour macabre et le pathétique aura pour conséquence de faire de lui l’un des écrivains les plus censurés des Etats-Unis, mais également l’un des plus lus. Le bâtard est un ouvrage réalisé dans les années vingt, alors que Caldwell finissait ses études. Le bâtard constitue le premier livre de Caldwell dans lequel on suit les errances de Gene Morgan, un marginal retournant dans la ville de son enfance : Lewisville. De l’avis même de l’auteur, il faut considérer ce livre comme : « (…) L’exercice littéraire d’un débutant, inspiré par ses errances et ses observations dans une région qui lui est familière, entre Baltimore et Philadelphie ».

Mais Le bâtard est plus que cela. En premier lieu, parce que l’on y trouve en germe l’ensemble des thèmes chers à Caldwell qui traverseront l’ensemble de son œuvre : une vision désabusée à la limite du burlesque de l’humain face à sa condition, mais également une critique du système économique et social capitaliste. Or, dans Le Bâtard, cette conception est présentée dans une nudité extrême, dépourvue de commentaires et ne contenant aucune perspective salvatrice à la différence d’autres de ses œuvres, telles que le Petit Arpent ou La Route au Tabac. Son écriture n’a pour seule finalité que de retranscrire le plus fidèlement possible ce qu’il nomme lui-même « le honteux état de civilisation » des campagnes du Sud des Etats-Unis.

Cependant, ce qui est intéressant dans Le Bâtard, c’est que l’aspect commentaire social n’est pas mis dans la bouche des personnages, mais sert davantage de toile de fond, de décor. Toujours présent en arrière-plan, sans être revendiqué comme cause de leurs situations par les personnages de l’histoire. Cela a pour principale conséquence de donner naissance à un récit proche du degré zéro de l’écriture rhétorique, centré sur les protagonistes et sur leurs ressentis.

 

Romantisme et réalisme


Le second élément qui peut expliquer le caractère d’étrangeté de cet ouvrage est qu’il est habité par deux genres littéraires distincts : le romantisme et le réalisme, qui s’alternent et cohabitent tout au long du livre. A ce titre, Le Bâtard de Caldwell est un de ces livres qui marquent la transition entre deux époques.

En l’espèce, il s’agit du passage du romantisme irréel du XIXème siècle au réalisme du monde moderne de l’entre-deux-guerres. Cette époque se caractérise donc par la lutte de deux genres littéraires : celui du sentimentalisme romantique composé essentiellement d’auteurs à succès de comédie à l’eau de rose, adeptes d’une vision romancée de l’existence humaine et niant les réalités sociales moins idylliques que celles qu’ils avaient inventées ; et celui du réalisme, mouvement apparu dans la seconde moitié du XIXème siècle en réaction au romantisme et qui a pour objectif de représenter la réalité le plus fidèlement possible, notamment par la description de la banalité.

De sorte que le réalisme se pose comme un genre littéraire dépeignant le quotidien des classes moyennes ou populaires, et abordant des thèmes comme les relations conjugales et le travail salarié.

Or, l’intérêt du Bâtard est qu’il fait coexister ces deux genres en son sein, les fusionnant même parfois, ce qui donne lieu à des passages bercés d’une étrangeté sourde, presque onirique, malgré un réel toujours présent. Le passage rendant le mieux compte de cet état de fait est celui du long trajet en poids lourd de Gene et Myra, sa femme. En effet, ici coexistent à la fois le chant des courroies et des machines, propre au réalisme, et une nature idéalisée, métaphore de l’acte sexuel, relevant du registre romantique, qui plongent Myra dans l’extase :

« L’attente, le désir et sa satisfaction lui coupaient le souffle ; elle atteignait à l’extase quand le monstre lancé à la poursuite du camion l’attrapait dans sa main, quand le magnétisme de la nature tentait d’asservir la force énorme de la machine… Re-création de ce premier instant où l’homme avait planté en elle ses racines… »

 

Un regard désabusé autant que burlesque


Cependant, la puissance du texte réside essentiellement dans la vision désabusée aussi bien que burlesque que donne Caldwell de l’humanité. Cette vision se retrouve d’ailleurs dès le titre, Le Bâtard, qui peut être interprété de différentes manières. Ainsi le bâtard c’est avant tout l’enfant illégitime qui n’a jamais connu son père, ni même eu la chance de savoir ce qu’il était et qui porte en lui la malédiction de cette naissance en marge.

Mais c’est également l’enfant anormal, velu, monstrueux, que Gene a avec une femme qui est peut-être sa demi-sœur. Enfin, le bâtard c’est également le « fils de pute » au sens littéral dans notre cas, la première scène nous montrant en effet Gene Morgan forçant un inconnu à évoquer la carrière de sa mère, une prostituée de la pire espèce.

On constate ainsi une alternance permanente entre le burlesque et le pathétique : les scènes entre Jim le Shérif et ses femmes, l’enterrement de ce dernier sous la direction de Sook, ou encore la queue des ouvriers attendant de tirer leur coup avec la danseuse de Hoochie-Coochie, sont autant d’exemples rendant compte d’un monde romanesque à la fois plus cruel et plus amusant, mais également plus dingue et plus déprimant que le nôtre.

Un autre aspect de ce regard cru que l’auteur porte sur la société humaine se trouve dans la description qu’il fait de la ville où se déroule l’intrigue : Lewisville. Un lieu sans racines, transitoire à l’image des gens qui y vivent, enchaînés à leur solitude et à l’éphémère qu’est leur existence. Les habitants de Lewisville apparaissent seulement préoccupés par la satisfaction de leurs besoins élémentaires : manger, dormir, baiser ; ou bien de leurs désirs, que cela soit l’argent, le jeu, ou encore la puissance.

Ainsi Froggy, le veilleur de nuit, ne songe qu’à coucher avec la femme du contremaître, et Gene avec celle de Froggy. A l’exception de Sook et de Myra, toutes les femmes sont perçues comme des traînées, prêtes à tromper leur homme dès que celui-ci tourne le dos. Les hommes, quant à eux, ne songent qu’à profiter des filles qui s’offrent, quand ils ne les prennent pas de force.

 

Une existence inscrite dans l’animalité


Cette absence de projection, cette existence dans l’instant, se matérialise également à travers la relation de Gene et Myra qui tombent l’un sur l’autre, par hasard, un soir dans une rue de Lewisville. Gene tombe amoureux d’elle, car c’est une fille « propre », et ils décident de partir s’installer dans une autre ville. Ni plan, ni avenir, ni futur à aucun moment. Tout est dans l’instant. Or, et c’est là une conséquence intéressante de ce mode de narration centré sur le présent, il n’y a pas d’intrigue. Aucun personnage du roman n’a la maîtrise de son sort, de son existence, ils ne vivent pas l’histoire, mais la subissent.

Ainsi, il n’y a pas de cause à leurs comportements, il n’y a pas de bon ou de mal, les choses arrivent comme par accident, elles adviennent simplement, naturellement. Ici, l’on n’est pas dans le registre de la tragédie où il y aurait une cause fataliste entraînant les personnages vers une mort certaine. Non. Il s’agit davantage d’un drame quotidien dont les individus sont l’objet et dont l’on ne saisit pas les raisons du simple fait qu’il n’y en a pas. Cet état de fait peut s’expliquer par l’absence de moralité, les personnages étant habités par un système de valeurs essentiellement physiques et sensuelles. L’ensemble des actes des personnages sont amoraux, sans considérations quelconques pour la notion de péché.

A l’image de ce passage dans la scierie, où John tabasse à coups de planche un Noir qui met trop de temps à avaler sa tranche de melon d’eau, et où Gene finit par le couper en deux à l’aide d’une scie. Mais c’est dans ce type de passage que se matérialise pleinement l’écriture de Caldwell : il laisse agir ses personnages, les laisse s’exprimer dans des dialogues marqués par la banalité, mais également par l’authenticité, de telle sorte qu’il n’a pas besoin de sur-écrire, d’idéaliser, de rehausser artificiellement les faits. Ceux-ci s’expriment d’eux-mêmes. Cela a pour conséquence paradoxale de placer les comportements des personnages sous le signe de l’innocence et ce malgré leurs travers physiques et leurs comportements sociaux aberrants.

La culpabilité n’est pas présente chez eux, et il faut donc la chercher dans le monde en général, que se soit dans la condition humaine elle-même ou bien dans les conditions socio-économiques du capitalisme en général. Au final, la vie que mènent les personnages de Caldwell nous apparaît comme une existence sans valeur, inscrite dans l’animalité.

L’épisode le plus moral du roman est la scène finale, pathétique, où Gene tue son enfant difforme, dont l’aspect physique même le place dans une animalité totale. Comme si la distinction entre homme et bête, sous laquelle l’ensemble des personnages du roman sont placés, avait été enfin franchie par la naissance de cet enfant, qui se présente comme le témoignage de leurs natures profondes, bestiales.

Ainsi, malgré sa construction chaotique et son absence d’intrigue, le monde fictif créé par Caldwell navigue entre le lyrisme et l’animalité burlesque, entre le romanesque et le réalisme, faisant ainsi duBâtard, une satire sociale étrange dont la richesse laisse admiratif.

 

Victor Mourer (Zone Critique)

http://zone-critique.com/2013/08/22/le-batard-erskine-caldwell/

 


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A propos de l'écrivain

Erskine Caldwell

 

Erskine Caldwell, né le 17 décembre 1903 près de Moreland, en Géorgie, a consacré l’ensemble de son œuvre à la description de la misère des paysans vivant de la récolte du tabac et du coton. Dans sa volonté de décrire avec exactitude la vie des paysans et des ouvriers, Caldwell a exercé les métiers les plus divers : machiniste de théâtre, marin, footballeur, cultivateur, garçon de café, libraire, ou encore journaliste.

 

A propos du rédacteur

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