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Last Love Parade, Marco Mancassola

Ecrit par Adrien Battini 16.04.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Italie, Roman, La dernière goutte

Last Love Parade, avril 2016, trad. italien Vincent Raynaud, 347 pages, 20 €

Ecrivain(s): Marco Mancassola Edition: La dernière goutte

Last Love Parade, Marco Mancassola

 

Essai romancé ou roman documenté, le mélange des genres témoigne en tout cas du succès croissant de ce type de lecture où l’apprentissage des savoirs est caressé par un hédonisme romanesque venant en adoucir l’absorption. Quoi que l’on puisse penser des prix littéraires en général, et des millésimes concernés en particulier, la consécration en 2012 de Peste et Choléra par le jury du Femina et surtout de Boussole par l’académie Goncourt en 2015 atteste d’une légitimation institutionnelle de l’érudition ou de la documentation faite littérature. C’est dans cet entre-deux que les éditions La Dernière Goutte ont visiblement placé leurs efforts éditoriaux. Après la parution octobre 2015 de La Vie et les Confessions d’Oscar Wilde, Last Love Parade de Marco Mancassola vient en quelque sorte transformer l’essai. Le texte a lui-même un statut singulier, puisqu’originellement paru en 2005 en Italie, il a bénéficié d’une réédition augmentée en 2012, laquelle est aujourd’hui traduite et elle-même augmentée de quelques appendices. En conséquence, il faudrait plutôt ranger Mancassola parmi les précurseurs de cette littérature-fusion récemment anoblie.

Entre l’essai romancé et le roman documenté, la frontière est de plus en plus ténue et n’est peut-être qu’une question de perspective. Si l’on en croit les notes de l’écrivain transalpin lui-même, il faut considérer Last Love Parade comme un essai sur la musique techno avec des respirations romanesques à forte tendance autobiographique. Et il est certain que le sujet central de l’ouvrage est bien ce genre musical et plus précisément la séquence 1988-2003 qui contient l’émergence, l’apogée et l’atomisation de ce nouveau golem musical. Contrairement à ce que l’approche chronologique suggère, l’histoire de la techno est tout sauf linéaire. Ses racines qui plongent dans les premiers pas de la musique électronique sont déjà assez obscures. Surtout, son déroulé composé d’explorations multiples, hétéroclites et souvent contradictoires, finit d’en détruire la linéarité jusqu’à la dernière Love Parade de Berlin en 2003 qui marque une mort plus symbolique que réelle.

Comme la musique électronique, la techno accentue la mécanisation et la dématérialisation de la création musicale qui vient déconnecter l’artiste de la matière de l’instrument. Et pourtant, le beat de la techno met en branle les corps, les pénètre, accélère les battements cardiaques et vient lier toute une masse charnelle en une unique pulsation interconnectée. Jamais la machine aura été à ce point au service du vivant en venant susciter et réveiller des sensations nouvelles que le corps n’aurait pu expérimenter de lui-même. De ce paradoxe fondateur surgissent les lignes de rupture, les multiples va-et-vient, les explorations jusqu’au-boutistes et les impasses. Les principales polarités sont les suivantes : la drogue comme conditionnement psychique et accélérateur euphorisant, la déconstruction du rythme pour pousser le corps dans ses retranchements, l’apaisement de l’âme par l’intellectualisation minimaliste, la fusion nature/machine comme quête de l’authenticité. L’aventure de la techno, c’est aussi un voyage entre les différentes scènes musicales, que l’on prenne l’expression dans son acception géographique (Berlin, Ibiza, New-York, Détroit, Chicago, Londres, Bali) ou surtout dans sa dimension spatiale avec des processus d’extériorisation (déplacement du club à la rave en pleine nature) et d’intériorisation (recentrement de l’expérimentation musicale dans « l’âme » du sujet).

On le comprendra à ce rapide résumé, l’ouvrage est extrêmement riche et souvent brillant dans son exposé. Ecrire avec justesse sur la musique est un acte en soi périlleux. Me viennent immédiatement en tête Aral de Cécile Ladjali ou encore Les Epis Mûrs de Lucien Rebatet, mais ces deux romans ne s’intéressaient qu’aux obsessions de ceux qui la font. Mancassola ramène au premier pan l’impact psychique, corporel et peut-être métaphysique sur ceux qui la reçoivent, la consomment et la vivent avec la plus forte intensité. L’écrivain italien rappelle également que la musique « raconte le monde » et que chaque courant de la techno évoque un rapport singulier au social et au politique. Les ondes sonores sont aussi les pulsations de nos sociétés et ces allers-retours sont aussi passionnants que l’étude minutieuse des évolutions rythmiques ou mélodiques. La cible de l’ouvrage est ainsi beaucoup plus large que cette niche musicale ne le laissait présager. Certes, ceux qui voudront trouver les mots pour décrire à la perfection ce qu’ils ont pu vivre seront immédiatement conquis. Mais Last Love Paradeest aussi destiné au lecteur ou mélomane curieux qui saura passer outre ses préjugés et cueillir une richesse insoupçonnée dans un genre musical décrié par les profanes.

Et le roman dans tout ça ? Il est évidemment ramené à sa portion congrue, mais a contrario deBoussole où la trame servait de liant artificiel au déploiement d’une érudition bigarrée, elle a ici son intérêt. Le teneur du texte sur une amitié fusionnelle qui s’étiole progressivement dialogue avec l’évolution de la musique. La maturation et le dispersement de la techno font ainsi écho au rite de passage à l’âge adulte du narrateur qui passe la symbolique barre de la trentaine au moment de la fameuse Last Love Parade. La partie romanesque cède ainsi à la nostalgie pour décrire la fin de la jeunesse, de ses quêtes et peut-être d’une partie de ses espoirs. Mancassola parvient à toucher cet état émotionnel où la beauté tutoie la douleur de ce qui est irrémédiablement perdu. « Tu voulais boire un dernier verre. A tout ce que nous ne serons jamais plus. A ce qu’un homme peut abandonner parmi les vagues. A toutes les fois où nous sommes morts sans mourir pour de bon ». Stylistiquement, on retrouve avec bonheur l’emploi de la deuxième personne du singulier. Le martèlement du « tu » permet à la fois de guider le lecteur, d’en faire quasiment un acteur des expériences décrites tout en suggérant la basse omniprésente et enivrante des sound systems. La lecture en deviendrait presque totale, voilà pourquoi on regretterait presque que l’écrivain revienne de manière plutôt aléatoire à un « je », certes plus introspectif mais qui rejette celui qui était auparavant invité.

Last Love Parade est une incroyable réussite qui dépasse largement le statut de roman ou essai générationnel. Mancassola propose un voyage aussi passionnant que passionné où l’expérience et la connaissance ne se payent pas au prix d’une froideur narrative. J’ose espérer que l’on retiendra cette œuvre personnelle et touchante comme un des livres qui aura su parler avec justesse et profondeur de la magie musicale.

 

Adrien Battini

 


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A propos de l'écrivain

Marco Mancassola

Marco Mancassola  est né en novembre 1973 à Vicenza, au nord-est de l'Italie. Issu d'une famille ouvrière, il a commencé à travailler dès l'âge de 16 ans, notamment en usine et dans le commerce.

Nomade par vocation, il a vécu à Padoue, Rome, Londres, Berlin.

Il publie son premier livre en 2001.

Il a été édité en France pour la première fois en 2010 avec Les limbes : Trois récits visionnaires (Gallimard).


A propos du rédacteur

Adrien Battini

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Achève son doctorat en sociologie à l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence. Depuis trois ans, il est également employé à la librairie Préambule de Cassis, dont il anime site et blog littéraires. Tombé dans la marmite de la lecture depuis tout petit, il se passionne pour toutes les formes d'écritures capables de transmettre émotion et/ou réflexion, de Julien Gracq à Erving Goffman, en passant par James Ellroy ou Brian Azzarello.