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Lame de fond, Marlène Tissot

Ecrit par Thierry Radière 01.04.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Récits, Poésie

Lame de fond, éd. La Boucherie littéraire, mars 2016, 71 pages, 12 €

Ecrivain(s): Marlène Tissot

Lame de fond, Marlène Tissot

 

Lame de fond est un récit poétique composé de textes courts. Cette forme laisse ainsi la part belle – dans la section inférieure de chaque page – à des blancs plus ou moins importants, en fonction de la longueur de chacun des textes. C’est une manière esthétique de traduire l’absence physique et le vide qu’il laisse. Car il s’agit essentiellement ici d’un récit sur la disparition d’un vieil homme lié à la mer, mort subitement, d’après la narratrice. Elle y était très attachée et son décès est un prétexte littéraire à un hommage qu’elle lui rend mais aussi un moyen pour elle de savoir qui elle est au fond :

« Partir à ta recherche ou peut-être à la mienne ».

Afin de parvenir à ses fins, la narratrice s’impose une contrainte d’écriture. Elle est obnubilée par la justesse et l’exactitude de son expression. Certainement par souci de fidélité à ce vieillard décédé à « cinq heures trente du matin » dans une chambre d’hôpital :

« Je voudrais t’écrire mieux et ne surtout pas faire de toi un mythe… »

Le présent et le passé se succèdent naturellement, de même que la description des paysages d’antan et ceux que l’enquêtrice parcourt. Si bien qu’on se retrouve dans un autre espace-temps, projetés au cœur des sentiments et des émotions de la narratrice : son chagrin, sa douleur suite au décès ; et sa difficulté d’exister – indépendamment du deuil :

« Il y a longtemps que je me suis perdue de vue ».

« J’existe sans exister tout à fait ».

« Comme si la vie ne me prenait plus dans ses bras ».

Le lyrisme de sa voix nous transporte tout au long de ce voyage imaginaire dans un monde où les souvenirs d’enfance passée en compagnie de ce vieil homme – son grand-père ? – côtoient les sensations présentes que suscite la proximité de la mer. L’évocation du littoral breton se prête merveilleusement bien à cette quête identitaire et existentielle :

« A ce moment précis, le vent fait demi-tour et me regarde dans les yeux. Il donne corps à ton absence, ses bras serrés autour de moi, aussi doux et forts que les tiens ».

La personnification de la nature rend l’absence de l’être aimé encore plus sensuelle. Car il s’agit avant tout d’un merveilleux périple des sens. Peut-être les seules preuves d’existence pour cette narratrice mélancolique. Les souvenirs l’aident à construire ce puzzle et nous permettent, à nous, lecteurs, de l’imaginer petite avec cet homme bienveillant :

« Lorsque j’étais enfant, tu m’as montré comment arrondir les angles : poser un cube de sucre sur ma langue et sentir ses arêtes aiguisées s’adoucir lentement, avec juste un peu de patience et de salive. Je redécouvre ce geste magique et simple ici, devant un café face à la mer ».

La solitude est partout présente dans les évocations de la maison, la nuit, le lit, l’apparition de Maurice – un ami du vieillard –, le seul personnage qui porte un nom.

Ces pages à moitié remplies – les unes après les autres – ont le même effet que les vagues qui se forment et se déforment en s’écrasant sur le sable de la plage. Comme toujours, dans l’œuvre de Tissot, la thématique de la mort est essentielle. C’est encore le cas ici. Cependant, l’espoir existe, même s’il est infime, c’est un espoir particulier :

« Et aujourd’hui je suis prête à te croire, prête à laisser ta fin devenir un début ».

Cette tentative de deuil racontée près de la mer, en alternant le monologue intérieur et les descriptions objectives, rend le récit poignant. De plus, la superposition des faits et l’auscultation des détails du réel et du quotidien donnent une dimension métaphysique au témoignage de la femme endeuillée. Là est la force du travail de l’auteure. Cette soif de comprendre le sens de la vie est suggérée avec brio, par la narratrice. Elle mène ses recherches de manière méticuleuse, telle une géographe sentimentale :

« Je me demande quelle mécanique du temps nous fait oublier la saveur de ces plaisirs minuscules ».

Par touches successives constituées d’allusions discrètes : « un crabe minuscule que tu poses dans le creux de ma main », et de tendres évocations : « Il suffit que tu me prennes dans tes bras pour que le ciel renverse son soleil dans mon cœur », la narratrice parvient à dresser le portrait d’un homme doux et rassurant, à l’écoute de la petite-fille qu’il protège de ses sages paroles :

« Ne te fie jamais aux apparences… »

Elle entretient cette complicité, même après la mort :

« Tu es là quelque part. Tu m’empêches de tomber. Comme autrefois ».

Lame de fond est un livre d’amour d’une belle pudeur, sensible, généreux, universel, touchant, et où cette « sensation d’être planquée dans un repli du temps » qu’on a en le lisant se combine étrangement avec celle d’être aussi hors du temps.

 

Thierry Radière

 


  • Vu : 1971

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A propos de l'écrivain

Marlène Tissot

Marlène TISSOT est venue au monde inopinément. Beaucoup trop tôt mais avec un peu retard. Oui, c'est contradictoire et pourtant c'est la vérité. Après avoir cherché un bon bout de temps elle a fini par découvrir qu'il n'existait pas de mode d'emploi pour la vie.
Maintenant, elle sait que c'est normal si elle n'y comprend rien à rien.
Elle écrit des histoires depuis qu'elle a dix-ans-et-demi exactement et prend des photos depuis qu'elle a eu assez d'argent pour s'acheter son premier appareil.
Elle ne croit en rien, surtout pas en elle, mais ça ne l'empêche pas de se réveiller le matin ni de se brosser les dents.
Un jour, elle écrira, en trois mille vers, l'odyssée du joueur de loto sur fond de crise monétaire. Mais pour l'instant elle préfère se consacrer à des sujets un peu moins osés.

A propos du rédacteur

Thierry Radière

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Rédacteur

 

Thierry Radière vit et travaille comme professeur d’anglais à Fontenay-le-Comte en Vendée. Poète, romancier, nouvelliste, il est publié dans de nombreuses revues et a plusieurs livres à son actif. Il tient un blog littéraire « sans botox ni silicone » que vous pouvez consulter en cliquant sur le lien suivant : http://sbns.eklablog.com