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La vieille dame et le danseur, par Marie Larrey

Ecrit par Larrey Marie 15.10.18 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

La vieille dame et le danseur, par Marie Larrey

 

De beaux yeux, malgré l’âge. Des yeux bleus, profonds qui regardent au bord de s’étonner, qui découvrent, qui pensent. Ses yeux seront au cœur de la scène, les scènes. Il y en aura plusieurs. Pièce de théâtre en un acte, elle passe à la télévision. Mais ce n’est pas les caméras qui l’intéressent, pas plus elle que les autres d’ailleurs ; s’il y a eu surprise elle est passée très vite. La télévision pour eux ce n’est rien, ils ne la regardent plus, une fenêtre sur du vide.

Ils sont pour la plupart en fauteuil roulant. Elle, elle marche en s’appuyant sur une canne. Certains sont recroquevillés, enroulés, tordus, la tête sur la poitrine ou sur l’épaule ; les jambes crispées repliées, remontées, soudées ou dispersées, de droite, de gauche ; les vieilles mains ne s’ouvrent plus. Elle, elle se tient droite autant qu’elle peut, fine, frêle dans sa robe trop large. Elle serait un peu tordue aussi parfois, mais elle se déplie vite, les jambes minces et fragiles bougent, elle a encore de la souplesse. Une souplesse intérieure.

Depuis qu’ils sont là, l’équipe de télévision qui l’accompagne et le danseur, tous les yeux peu à peu se sont éveillés, se sont posés sur ce jeune corps qui danse, qui allonge ses bras, ses jambes, s’étire, saute, virevolte, les touche au bras, aux cheveux, les caresse, emporte leur cœur, leurs émotions, tout ce qu’ils ont encore, même au-delà du grand âge, de danse naturelle en eux.

Ils regardent, écoutent, ils s’enchantent du rythme et le battent des yeux, d’un pied, d’un doigt sur un fauteuil, mais elle, elle peut danser.

Il la prend dans ses bras, la tient, la soutient, la fait tourner, elle suit en confiance, ballerine portée, le pied tendu, légère. Elle est belle. Les autres la regardent comme si c’était leurs propres corps qu’elle leur montrait.

Quand il invitera l’une des vieilles dames, pas trop handicapée encore, elle n’osera pas tout de suite : « Il faut demander à votre compagne. Oui, là-bas, celle qui dansait avec vous ». Et puis elle ajoutera : « Mais je ne suis pas libre, vous savez, je suis mariée ». Il la rassurera : « Ne vous inquiétez pas, venez ». Il joue le jeu tout en gardant la distance qu’il faut pour que le réel et le rêve ne se confondent pas.

Mais cet éveil de la danse en eux, c’est pour tous le rappel de l’amour.

S’y laisse-t-elle prendre ? Elle l’attend chaque matin. On sent qu’elle se veut sa préférée. Elle resplendit quand il se penche sur elle. Elle le tutoie. Elle dit « nous ». Quand il lui demande si elle a des moments de bonheur ici, elle réfléchit : « Ici, tu veux dire, dans cette maison de retraite ? A part toi ? Non, jamais… ». Elle termine : « cette ambiance de merde ». Elle ne supporte pas qu’on l’oblige à chanter A la claire fontaineet encore moins Plaisir d’amour. Leurs rengaines, dit-elle. Elle ne supporte pas qu’on les ait mis à part, jetés ensemble, des vieux dont nul ne veut dans la vraie vie. Des vieux dont on veut faire de moches enfants gâteux.

Mais elle n’a pas la force de prononcer ses phrases en entier, il manque des mots, elle le sait, secoue la tête, lui jette un regard implorant : « Tu es trop jeune ».

Son âge, à elle ? Elle ne s’en souvient pas. « Plus de quatre-vingts ans, je crois, mais après ?… »

Un vrai oubli ? Une coquetterie ? Pour ne pas être trop loin de ses 40 ans à lui ? Ou a-t-elle cessé de compter pour ne jamais connaître un « plus de 90 ans » indécent et rédhibitoire ?

Elle dit « Toi et moi. Tu crois ? »

Cela dure 7 jours. 7 danses. 7 fois leurs corps s’embrassent. Sept fois ils se retrouvent et se disent au revoir, à demain. « Tu reviens demain ? ». Vers la fin, elle est fatiguée. Elle ne mange presque pas, on la gronde, elle reste dans son fauteuil, allongée sur son lit, à côté de celui, vide, de sa voisine. A son âge, quand on n’est pas riche, on n’a pas une chambre à soi.

Elle sait qu’il va venir. Inutile d’aller à sa rencontre. Et puis tous ces jours où il était là, elle a réussi à abandonner sa canne, mais aujourd’hui elle n’a plus de force. Elle ferme les yeux. Peut-être une minute ou deux, elle dort.

Il vient, il frappe à la porte. « Vous êtes fatiguée ? ». Elle lui sourit. « J’ai trop dansé ». Elle est sur le fauteuil, il s’assoit sur le lit. Face à face. Elle sourit, sourit encore. Elle dit « Qu’est-ce qu’ils ont pensé les autres ? Tu es trop jeune ! ». Et lui : « Vous croyez qu’ils ont pensé ça ? ». Elle ne sait pas. Une impression. Elle dit : « Mais nous ce n’est pas possible ! ». Elle ne pleure pas, le visage ouvert, offert, ses grands yeux bleus qui pensent. Et lui il lui prend la main, la serre un peu, puis la lui rend.

Il s’est informé sur elle. Elle a vécu dans un milieu artiste très libre à Montmartre. La voit-il un instant là-bas, dansant dans d’autres bras, sous des yeux désirants. Il pense qu’il reste quelque chose, de ce passé. C’est en elle, ça vit. Il pense que ce qu’il leur a apporté à tous c’est un appel à revenir. Il y a jusqu’à la mort du possible, des découvertes, des émotions, l’amour. De la vie, jusqu’au bout.

Elle tend les mains vers lui, plusieurs fois, les laisse retomber, les tend, il les attrape, les tient. Elle dit « Je t’aime ». Ne pleure ni ne rit. Rien. Je t’aime ça, suffit.

– Il faut vous reposer maintenant. Vous êtes fatiguée. Vous avez beaucoup parlé aujourd’hui.

– Oui, je vais m’allonger. Tu t’en vas ?

Il se penche vers elle, l’aide à se lever, l’embrasse sur les joues, la tient contre lui un moment puis l’aide à s’installer au lit.

Demain que sera-t-il pour elle, qu’en sera-t-il de ces sept jours dans sa mémoire qui défaille et ses rêves qui viennent de si loin, si loin ? Demain on verra bien. Elle sourit en s’endormant. Il est parti.

 

Marie Larrey

 


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A propos du rédacteur

Larrey Marie

 

Marie Larrey a publié quelques livres, entre autres un recueil de nouvelles « A travers les étés » aux éditions du Rocher (prix Prométhée 2009), un roman, « Le Passage chinois" chez L’Harmanttan , 2010 et depuis quelques années des recueils de poésies chez Joseph Ouaknine, éditeur artisanal., dont le dernier, en 217, « Contes intimes ».

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