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La vie qu'on voulait, Pierre Ducrozet (Bonnes feuilles)

Ecrit par La Rédaction 11.04.13 dans La Une Livres, Les Livres, Bonnes feuilles, Roman, Grasset

La vie qu'on voulait. 12 avril 2013. 252 p. 17,90 €

Ecrivain(s): Pierre Ducrozet Edition: Grasset

La vie qu'on voulait, Pierre Ducrozet (Bonnes feuilles)

1

Les morts pourraient pas rester où ils sont ? demande Lou à haute voix – le chauffeur de taxi ne répond pas. Vous allez où ? À l’hôpital Saint-Louis, dit-elle. Il démarre.

 

C’est toujours la même histoire, vous prenez votre café, vous remuez la cuillère sans y croire, les collègues parlent de l’après-midi à venir ou peut-être bien du nouveau film d’Almodóvar, un mélodrame ma-gni-fique, j’en ai pleuré, l’actrice est sublime, quand votre téléphone vibre au fond de votre poche, et ce n’est ni votre chef, ni votre amant, c’est un numéro inconnu : vous décrochez. Une voix de jeune femme vous parle et vous ne comprenez pas bien, vous sentez juste que votre coeur accélère sa marche militaire alors que le café n’a pas eu raisonnablement le temps de descendre jusque-là. Vous vous levez, vous n’aimez pas parler à côté d’autres personnes, et ça se complique assez vite. Un revenant. Les morts font ce qu’ils peuvent, et c’est déjà trop. Vous raccrochez, vous bredouillez quelques mots à vos collègues, puis vous vous approchez de la porte vitrée. Une fois dans la rue, vous appelez votre chef, un problème, oui, vous ne viendrez que plus tard, désolée. Votre main se lève, un taxi s’arrête, vous dedans et en route.

 

La voiture dépasse la Seine gonflée comme une outre. Manel. Tu l’avais oublié, celui-là. Lui aussi, sans doute, mais pas tant que ça, le seul numéro qu’ils aient trouvé sur lui était le tien. C’est malin. On dépasse le Palais de justice, la Conciergerie, et tu penses surtout au cuir noir sous tes fesses. Il était mort pour toi mais ça avait pris du temps, te voilà dans un taxi alors que des dossiers frémissent sur ton bureau, au 4, rue des Prêtres-Saint-Séverin. Tu ne t’énerves pas, tu ne râles pas, tu souris. Quelle surprise me réserves-tu encore ? Un cancer foudroyant, un accident de trottinette, une overdose ? Le boulevard couine, tu t’ennuyais, tiens.

 

Eh bien voilà : Manel est allongé, dans la chambre 38, le regard fixé sur le bout de ciel

qu’un velux percé dans le toit laisse apparaître. C’est sympa, ça, un velux dans un hôpital, j’avais jamais vu. Tu dis salut. Pas de réponse. Manel, c’est moi. Il ne bouge pas. Très bien.

 

Tu t’approches. Il est allongé, pas un mouvement, il regarde. C’est beau ? tu demandes. Rien. C’est quoi, ce bordel ? Qu’est-ce que tu fous là ? T’as encore glissé, t’es tombé ? Bon, il cause pas. Il a l’air en forme pourtant. La barbe mal taillée, les cheveux en bataille, rien de bien anormal. Et puis les yeux noirs plongés dans le bleu. Tu l’observes encore un peu et tu sors. Une infirmière t’explique. On l’a retrouvé au petit matin inanimé sur les berges, on l’a amené ici. Sur lui presque rien, des papiers, un numéro griffonné dedans : le tien. Pas de portable, de l’alcool dans le sang, du sang sur la chemise, une chute, ou peut-être pas, on t’a appelée. Vous vous connaissez, donc ? Oui, oui. Tu passes une main dans tes cheveux que tu portes mi-longs. Les doigts glissent sur ta joue et retombent sur ton pantalon noir. Tu retournes dans la chambre 38.

 

Manel, j’ai pas que ça à faire, alors dis-moi, c’est quoi l’idée ? Venir m’emmerder, t’approcher de ton précipice chéri, moi tu sais bien que tes conneries me fatiguent, et depuis longtemps déjà, tu as dû frapper à la mauvaise porte. Soit tu causes, soit on remballe. Un cumulostratus s’accroche au velux. Ça l’absorbe. Comme tu voudras. Tu claques la porte.

 

*

 

Éva est assise au bord de la fenêtre d’où elle regarde passer les gens. C’est, ici aussi et jusqu’aux terrasses, l’heure du café – le sien vient de couler de sa machine à capsules, on ne se refuse rien. On savoure les derniers reflets d’or avant la lente descente vers les manteaux à plumes. Éva regarde les gens, sa tasse, le temps, et elle n’est pas certaine de vouloir y retourner. Elle a laissé ses pinceaux dans la boîte en métal. Elle a mangé une quiche, une salade avec de l’avocat sur la grande table en bois. Elle vit son rêve. Se lever et ne faire que ça, peindre, rien d’autre. Gagner-sa-vie-avec- ses-toiles. Elle suit pourtant les silhouettes et se demande où elles peuvent bien se rendre. Elle se lève pour refaire un café. Elle allume la télé, l’éteint. Elle déverrouille son téléphone : pas de message. Une sirène, au loin – allez, on y va.

 

C’est un petit atelier qui donne sur une cour intérieure. Sur le chevalet, la toile en cours. Éva est devant. Elle a enfilé son tablier. Dessous, un tee-shirt blanc Pimkie, un jean bleu pétrole qui souligne les hanches avant de s’achever sur deux pieds nus. Son buste s’allonge et se penche sur la table où sont étalées les couleurs. Ses cheveux, coupés à la garçonne, lui donnent un air piquant qu’accentuent encore ses deux yeux, lesquels observent le tableau. C’est une merde. Un début de quelque chose, là, en haut, ces espèces de molécules qui se désagrègent dans l’eau, mais c’est tout. Au centre, ça devient le foutoir, c’est moche et ça ne va nulle part. Récupérable ? Non. Elle enlève la toile et la remplace par une autre sur laquelle se distingue déjà une esquisse. Elle fixe la forme tracée au crayon, ses paupières s’affaissent. Elle pense à la mer. Et à la douceur des coussins qui l’appellent depuis la chambre.

 

Une sonnerie interrompt sa rêverie. C’est Yann, son agent. La galerie Matignon est intéressée par tonCaravelle, dit-il de sa voix de fausset. Super, dit-elle. Je pense que ça pourrait atteindre les 10 000, dit-il. Génial, dit-elle. On se voit demain ? 13 heures au Petit Fer à Cheval ? Ça roule. Elle raccroche. Pourquoi oui maintenant plutôt que non avant, ça, allez savoir. Cela fait deux ans que quelques personnes daignent acheter ses toiles, en parler, l’exposer. Comme quelques-uns la regardent, les autres suivent. Ils ont écrit sur, dit que, alors nous aussi. Et voilà. Et pourquoi pas.

 

Mais revenons au gris industriel et au bleu sans nom qu’elle applique en pâte épaisse sur le côté droit, puisque c’est ça dont il s’agit. Fondre la pauvre réalité dans le fourneau, agiter avec une cuillère en fonte, saupoudrer d’épices étranges, de désirs violents, et faire couler le tout sur la toile, puis tailler, émincer, achever. Elle s’écarte un instant. Horrible. Elle laisse ses pinceaux, ouvre la porte et s’allonge sur son lit.

On n’est réellement prêt qu’un jour sur cent à bousculer l’ordre des choses, songe-t-elle tandis que le sommeil monte en vagues derrière ses paupières. Le reste du temps, on ferait mieux de penser à la mer. Qui l’emporte.

 

Elle ouvre les yeux : il est 5 heures. Après vingt minutes de flottement, elle attaque le tableau. Elle commence à voir à quoi tout ça pourrait bien ressembler. Elle imagine des bourdons qui piqueraient la toile de leurs –

— Allô ?

C’est à nouveau Yann, qui voudrait savoir si une expo à Rouen, ça pourrait – oui. Ok, je note. À plus. Donc, je disais… Oui, ce serait comme une attaque contre la matière. Karim n’appelle pas. Je lui envoie un message. 8 heures au Chéri ? J’ai faim. Concentre-toi, Éva. C’est quand même génial d’avoir tout le temps pour toi. Sans doute. Mais il y a des rues en bas. Un peu plus de noir. Se concentrer sur le noir. Des phrases traversent sa tête. Des corbeaux déchiquetés. Le téléphone sonne à nouveau. Pas envie de répondre. Ça sonne et ça tombe. Lou, de l’autre côté, raccroche.

 

*

 

Elle a fait comme si. Elle allait pas s’emmerder pour si peu. Elle est retournée au boulot, chaque jour d’ailleurs comme font les gens dans la vie, elle a fermé et ouvert les fenêtres, les gens font ça aussi. Mais il fallait bien retourner là-bas, en espérant seulement qu’il soit mort une bonne fois pour toutes.

 

Eh bien non, on dirait qu’il respire. Il ne bouge pas, ça, non. Il bouge peu, c’est pas son truc. Son truc, ce serait plutôt les nuages – tu me dis si je me trompe, Manel. On va faire comme si tu me comprenais, ok ? On fait comme si tu étais là, avec nous, parce qu’on te connaît, hein, jamais avare d’une petite fuite. Tu racontes à maman ce qui s’est passé ? Oh laisse-moi deviner, on a encore eu un de ces fameux « éclairs », peut-être même un satori et on s’est répandu en « gerbes fabuleuses » ? Tu nous fatigues avec tes salades sauce Kerouac, Manel, t’as jamais été foutu de faire autre chose que d’exploser et de te répandre. Je me demande ce que je peux bien foutre là à attendre un mot de toi. Tu ne m’aimes plus, je ne t’aime plus, je suis loin de tout ça, alors pourquoi m’appeler moi ? Tu dois bien avoir une putain sous la main qui pourrait te ramener à la surface, non ? Tu en as toujours eu une. Où est-elle ? Elle a le cul ferme comme tu les aimes ? Allez, explique. Tu jouais dans un bar mal famé, genre gloire locale, tu as bu / tu t’es drogué, le soir est venu et t’a emporté ?

 

Elle se tait. Une infirmière est entrée dans la pièce. Tout va bien ? Oui oui. Elles ont toujours des voix très douces, ça doit être exigé à l’examen d’embauche. Elle lui parle de son état : stable. Une légère commotion cérébrale, rien de bien méchant, pas de quoi rester si longtemps silencieux et absent. Il y a eu un choc, tout de même, alors ça doit être ça. Deux policiers sont venus avant-hier. Ils l’ont interrogé. Le sang, c’est le sien, mais bon, ils voulaient savoir, quand même. Il n’a rien dit. Ah bon, dit Lou,

étonnant. Eh oui, dit l’infirmière. Enfin, ne vous inquiétez pas, vous verrez, il sera bientôt sur pied. Oh, je m’en fais pas, a répondu Lou, il se remet toujours, il est increvable. L’infirmière l’a regardée, elle n’a rien dit, elle est sortie.

 

Lou fait pivoter son cou. Ça craque. Elle retrousse les manches de son pull en cachemire trop grand pour elle. Elle passe ses mains sur son visage. Ses articulations lui font mal. Elle ferme les yeux, elle les rouvre. Des cumulus étirés comme des serpillières passent au-dessus de leurs têtes.

 

Je vais lire un peu. Toute la journée avec des cons, et maintenant toi. Elle lit une page, deux, puis referme les mots aussi assommants que les choses et relève les yeux. Ses pommettes creusent en lui le sauvage qui l’avait séduite avant de l’épuiser. Un matin de juillet 2009, un an et demi plus tôt, elle quittait Berlin et ces deux gamins qui en épuisaient les arrière-salles. Manel, seul, c’était déjà quelque chose, avec Quentin c’était devenu une calamité. Elle refait sa vie à Paris. Elle pensait s’y morfondre, or le contraire se produit. Elle retrouve les amis d’avant, négligés parce qu’ils n’étaient pas « à la hauteur », elle postule pour de nouveaux boulots, entre finalement au Centre culturel italien en tant que programmatrice culturelle, elle s’installe à Ménilmontant. Tu n’existes plus. D’ailleurs, tu n’existes pas, ta présence, ici, sur un lit d’hôpital, ne prouve rien. Je t’ai peut-être aimé, mais rien n’est moins sûr. Ta vie sent la tombe,

Manel, tu crois grandir, tu ne fais que pourrir. Tu m’entends, ducon ? Oui, c’est ça, regarde le ciel. Il ne te reste plus que ça. La jeunesse n’est pas morte, Manel, elle n’a jamais existé, tu cours après un train fantôme, regarde les horaires : il ne passe plus par cette gare.

 

Elle s’arrête.

 

C’est marrant, quand même. C’est exactement la scène de ta vie. Les gens te parlent, ils auraient des choses à t’apprendre, et toi tu regardes par la fenêtre. Quand on était ensemble, pareil, tu regardais au loin. Tu crois vraiment voir quelque chose ? Au mieux, ce sera l’oiseau avant qu’il ne te chie sur le coin de la gueule. Je vais me casser,

Manel, tu m’emmerdes. En plus, j’ai un dîner ce soir, un joli dîner en noir et blanc, comme dans les films de Billy Wilder, plein de traits d’esprit et de plats en argent. Je m’ennuierai sûrement, mais pas autant qu’à tes côtés. Il y aura peut-être un homme à moitié séduisant, et je me laisserai séduire jusque dans le noir.

 

Elle marque un temps d’arrêt, se lève. Je te laisse. Je reviendrai une fois, peut-être, et puis ce sera tout. Tu n’es plus rien pour moi, Manel, je n’ai même plus de respect pour ta carcasse. Si je reviens, une fois encore, ce ne sera que par fidélité pour celle que je fus, un jour, et qui est bien morte aujourd’hui. Je reviendrai simplement lui dire adieu.

 

Pierre Ducrozet


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A propos de l'écrivain

Pierre Ducrozet

 

Livres :

 

Romans


La vie qu’on voulait, Grasset, 2013

- Requiem pour Lola rouge, Grasset, 2010 (Prix de la Vocation 2011)

 

Littérature jeunesse


Poètes, qui êtes-vous ?, Bulles de savon, 2013

Louis Armstrong, Bulles de savon, 2012

- Marco Polo, Bulles de savon, 2012

Les Clefs du zoo, Éveil et découvertes, 2009

 

Biographie :

Pierre Ducrozet est né en 1982 à Lyon. Son premier roman, Requiem pour Lola rouge paraît en septembre 2010 chez Grasset. Retenu dans la première sélection du prix de Flore et dans la sélection Fnac de la rentrée littéraire, il remporte le prix de la Vocation 2011. Il a écrit également quatre livres pour enfants, a tenu pendant cinq ans une chronique littéraire dans le Magazine des Livres, écrit des articles pour La Presse Littéraire, The Pariser, des nouvelles pour plusieurs revues, il traduit de l’espagnol au français (un roman est à paraître aux éditions 13e Note), et prépare un livre sur Barcelone. Il a été professeur au Lycée français de Barcelone, animateur d’ateliers d’écriture, libraire. Il fait partie de la Société Européenne des auteurs, pour laquelle il observe l’actualité de la traduction. Il habite à Paris, ou Berlin, ça dépend.

 

A propos du rédacteur

La Rédaction

La rédaction de "La Cause Littéraire"