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La vie du premier Apôtre, par Thomas Besch-Kramer

Ecrit par Thomas Besch-Kramer 15.08.18 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

La vie du premier Apôtre, par Thomas Besch-Kramer

 

Michael l’avait aidé à grandir, passer de dix ans à onze ans. Comme le lui avait apprisSorgen, le Serpent-à-pages, Michael devint l’Archange Michel si bellement représenté sur l’île du Mont Saint Michel.

Mais à dix et onze ans, Dialogue ne connaissait pas ces subtilités. Dialogue était comme la Parole de Dieu moinsse le discernement. Dialogue était enjoué, éveillé, vif et intelligent mais aussi rempli d’attentions envers les Autres.

Qui donc étaient ces « Autres » pour le tout jeune Dialogue ?

D’abord, Dialogue fut amené à comprendre le genre, car sur la Terre, il y avait les genres « masculin » et « féminin ». Dialogue fut donc « masculin ». Un autre Ange aurait pu être du genre « féminin », comme Sainte Odile. Et sa fameuse montagne, dans l’Est, où un mémorial rappelait la chute d’un Ange-Avion, un Airbus…

Ainsi, Dialogue passait du temps avec l’un ou l’autre, avec l’une ou l’autre et il se rappelait bien souvent à Son Seigneur Jésus-Christ grâce à des prières de louanges quotidiennes.

En effet, Dialogue avait eu un goût du Royaume des Cieux, un goût de Paradis, mais ses journées sur la Terre n’avaient pas la même saveur ni en intensité ni en Amour.

Il en apprenait néanmoinsse tous les jours sur ses Semblables humains, qui n’étaient plus des Dieux mais parfois recelaient des traces du Péché Originel. Toutes ces considérations religieuses n’étaient pas fermement ancrées dans l’esprit de Dialogue, car il était tout écervelé, sans discernement.

C’est ainsi que Sorgen, le Serpent-à-pages, se découvrit à lui pour son plus grand tourment :

– Sais-tu, jeune Dialogue, pourquoi je porte des pages ?

– Eh bien, non… Sorgen. Me le diras-tu maintenant ?

– Les pages que je porte sur mes écailles sont recouvertes des mots, des lignes, des romans de vie qu’aura à vivre chaque être sur cette Terre. Je les ai écrites lors de mon séjour chez Lux Cypher, aux Enfers.

– Et pourquoi aurais-tu fait cela ?

– Mekhtoub ! Tout est écrit ! Je porte la vie, les joies, les peines et la mort de tout être ici-bas !

Devant l’arrogance de la réponse du serpent, le jeune Dialogue eut son premier élément, sinon de discernement, à tout le moinsse d’observation.

– Et cette page blanche, oui… celle que tu caches mal dans ton écaille noire ?

Surpris et décontenancé par la question de Dialogue, le Serpent-à-pages fit une brusque reptation et, du mouvement saccadé de son long et sinueux corps, se détacha la seule page blanche : telle une plume légère et vierge de tout écrit, elle virevoltait quand Dialogue l’attrapa en tourbillonnant.

Tout heureux de sa capture, Dialogue s’écria :

– Mauvais Serpent-à-pages ! Tu ne peux emprisonner les gens du monde entier dans des pages tortueuses à même ton corps écaillé… Voici : sur cette lisse et belle page blanche s’écrira, à son gré, la vie du premier Apôtre. Et je sens que ses premiers mots seront « liberté » et « humilité ».

Le serpent s’en retourna dans son terrier, fort marri.

Liberté fut en effet le premier mot qui vint à l’esprit de Dialogue quand il comprit qu’il n’était ni au Paradis ni aux Enfers, sur Terre en un mot. Et il s’employa à rechercher d’autres êtres humains épris de liberté, hommes et femmes sur le front desquels il pouvait distinguer, lire parfois, les lettres précieuses : « l-i-b-e-r-t-é ».

Un petit groupe se constitua ainsi, librement, et Dialogue entreprit ensuite de travailler à son humilité en descendant souvent près des sentiers moussus, près des cours d’eau là où l’humus croît. Il en fit part à ses amis hommes et femmes libres :

– Venez chercher l’humilité dans l’humus des sous-bois et des bords de rivières ! C’est là, en marchant pieds nus, le plus sûr des moyens de sentir la terre et ses bienfaits !

D’abord intrigués, de ses amis libres, se détachèrent quelques femmes qui entendaient son message. Toutes de voiles pastel vêtues, elles pénétrèrent les forêts à la recherche de sentes, de tertres, de ruisseaux près desquels croissait l’humus, sous la mousse, sous les racines des fougères, au pied des champignons, dans les fagots de bois inusités…

L’odeur de l’humus, sa texture friable, sa couleur brun-terre les ravissaient. Elles allèrent trouver d’autres compagnes et compagnons libres pour leur apprendre les vertus de l’humus : la terre transforme ce qui pourrit en terreau fertile pour les sous-bois, cercle reconnaissant de la Vie à la Vie.

Dialogue n’était pas en reste, et bientôt, lui et ses premières amies des bois conquirent les votes des plus réticents des hommes et femmes libres ; bientôt, tous apprirent et reconnurent les bienfaits de l’humus et tirèrent une métaphore du cycle végétal. « Nous aussi sommes de ce cycle et sur nos cendres croîtront nos enfants ».

Ce furent les premières journées de l’apôtre Dialogue et de ses amis libres, devenus humbles.

Libres, ils l’étaient, mais pas exempts de défauts et d’imperfection. Dialogue lui-même connaissait des travers fâcheux… Par exemple, il se lassait vite d’aller à la corvée d’eau au lac d’eau pure et ses amis le remarquaient aussi. Mais plus sourdement naissait le sentiment que sur Terre rien n’était « parfait » et qu’il fallait faire des efforts, trouver des accommodements pour simplement vivre ensemble. Vivre était donc une tâche imparfaite ?

Dialogue fut soudain traversé par le doute…

Après l’amusement et la certitude d’avoir déjoué le Serpent-à-pages, il restait – semble-t-il – des pièges… ?

Il s’en ouvrit à Djameelle, sa plus proche amie :

– Djameelle, quelque chose me tarabuste…

– Quoi donc ?

– Eh bien, poursuivit Dialogue, il semblerait que rien sous le soleil et sur notre Terre ne soit « parfait »… j’entends par là que moi aussi, je suis imparfait, comme vous l’avez tous remarqué pendant la corvée d’eau au lac d’eau pure, corvée que j’escamote de temps à autre.

– Et donc… le titilla Djameelle, à l’écoute de son sentiment le plus profond.

– Donc voilà : je n’ai pas « vaincu » le Serpent-à-pages en nous octroyant liberté et humilité. Il manigance encore d’autres tours…

– As-tu peur, Dialogue ? le questionna-t-elle tout de go.

– Oui, je crois.

– De quoi précisément ?

– Je pense que le doute sur nos origines célestes et les bienfaits du Créateur s’installe dans ma tête…

– Hum, marmonna-t-elle, inquiète. Peut-être devrions-nous en parler aux Anciens, et aux jeunes aussi.

Ainsi fut-il décidé de réunir le Conseil des Anciens pour étudier les origines du Bien et du Mal. Et une Assemblée de la Jeunesse à tout le moinsse.

La première question de Dialogue au Conseil et à l’Assemblée tint en peu de mots. Les voici : « Pourquoi existe-t-il des mots comme ‘haïr’, ‘jalouser’, ‘détester’ ? ».

Les Anciens ne surent que répondre à brûle-pourpoint et requirent deux semaines de réflexion, silencieuse, et les uns séparés des autres. Les jeunes au contraire déclarèrent sur le champ :

– C’est pour nous faire apprendre les conjugaisons !

Dialogue attendit patiemment une quinzaine de jours tout en gardant à l’esprit la devise grammaticale de la jeunesse. Quand se réunit le Conseil des Anciens, il écouta tout ouï le rapporteur annoncer :

– La question de Dialogue est profonde. Il s’agit de savoir pourquoi ‘aimer’, ‘chérir’, ‘respecter’ ne sont pas les verbes les plus utilisés le plus souvent, partant pourquoi d’autres sentiments tels la colère, la haine ont cours parmi nous depuis tant d’années et courant tant de générations d’êtres vivants. Le Conseil des Anciens a eu plusieurs jours de réflexion et il a lié l’existence de ces verbes ‘négatifs’ dans notre langue à l’existence du Bien et du Mal. Bien que divergeant sur l’Origine Céleste de notre Terre et la présence du Dieu du Bien, les Anciens considèrent tous que le Bien et le Mal sont devenus des réalités terrestres incontournables à tout être vivant, homme, femme et enfant.

– Mais alors, s’écria Dialogue, Dieu a construit le Mal à côté du Bien ?

– Nous ne le savons pas. Certains d’entre nous croient que Dieu est toute bonté et incapable du moindre Mal, d’autres sont perplexes, d’autres encore pensent que Sorgen, le Serpent-à-pages est une illusion ayant pourtant des indices d’incidence sur notre Terre.

– « Des indices d’incidence »… ? Je ne comprends pas : Sorgenétait-il présent lors de mon premier combat ou me suis-je laissé abuser par mon ombre ?

– Ta réponse en forme de question est judicieuse, Dialogue, enchaîna Micel le plus vénérable des Anciens. Vois-tu, Dialogue, tu es jeune et tu viens peut-être pour la première fois d’évoquer le côté ombrageux, ténébreux, ‘négatif’ de ta personnalité comme celle de tout être vivant sur Terre. Peut-être as-tu, en vérité, combattu une ombre personnelle ; peut-être connaissons-nous tous une partie négative en nous, appelée « mal ». Mais de savoir d’où vient-il, je ne peux te répondre.

Dialogue se tourna vers Djameelle. Dépitée et triste comme lui, ils s’en retournèrent, les épaules basses. Peut-être allaient-ils falloir interroger Sorgenen personne sur l’existence du Serpent-à-pages…

Mais, déconcertés, les deux amis se regardèrent profondément, un long regard.

– Viens Djameelle, nous allons nous reposer et je te donnerai à écouter ce qui me soutient depuis mes Origines Terrestres.

– Que veux-tu dire Dialogue… Avant la Terre, il y avait, tu avais… autre chose… autre part ?

– Viens.

Dialogue la conduit dans sa paillotte au bord du ruisseau. Il prend un disque, sort sa vieille platine tourne-disque Thorens… et :

– Je voudrais te faire écouter Veni Sancte Spiritus. Je le chantais au Paradis. Je pleure dessus maintenant.

– Alors, je risque de pleurer aussi…

– Peut-être… Je ne connais que très peu les Hommes, en fait. Tu es ma plus proche amie, mais je ne connais pas ton âge…

– J’ai 32 ans, Dialogue…

– Non, écoute d’abord, ensuite nous parlerons de l’âge de nos âmes…

Toute prise par la musique d’Arvo Pärt, Djameelle demanda à Dialogue une deuxième puis une troisième écoute du Veni Sancte Spiritus. Puis elle proposa à Dialogue de discuter de cette étrange façon de « voir » les âmes, tout en écoutant l’ensemble de la Messe de Berlin. Ce n’était pas tant la question de l’âme, acceptable, que cette tournure : l’âge de nos âmes… Aidé par la musique, Dialogue entreprit de lui conter de qu’il savait :

« J’étais un jeune enfant, très lié à un autre enfant, Stéphane. Il devait décéder dans un accident. Sa famille fut bouleversée et je restais très touché aussi. Lorsque je fus amené à visiter sa chambre, ses parents me montrèrent ses cahiers d’écriture. Stéphane, d’une intelligence supérieure, y avait noté ses remarques juvéniles sur le Vie au Paradis… D’abord, il avait transcrit la langue paradisiaque en Français courant mais néanmoins affiné. Ses notes continuaient par l’âge relatif. Autrement dit, de jeunes personnes pouvaient avoir une maturité d’esprit. C’était transcrit ainsi dans le langage de ses proches, mais il devisait en substance de l’âge de l’âme : la sienne et la mienne pussent avoir été vieillies par un séjour au Paradis, avant notre naissance sur Terre. Ainsi, il m’introduisait, par ses notes, à un des plus anciens secrets, à savoir la Vie au Paradis Céleste. Quand j’en parlai à ses parents, ils pleurèrent en reconnaissant ne pas avoir compris plus tôt, du vivant de leur fils, ce secret ».

Toute absorbée par ce témoignage d’amitié dans le passé de Dialogue, Djameelle se tut un long moment. Elle se leva pour passer une quatrième fois le passage Veni Sancte Spiritus.

– Viens, Esprit Saint… n’est-ce pas, Dialogue ?

– Oui…

– Tu l’as écouté souvent ?

– Il souffle où il veut quand il veut. Je ne suis pas toujours présent à lui, mais l’Esprit de Dieu nous rend visite régulièrement… A moi, à toi, à nous de tendre les oreilles du cœur.

– Stéphane était présent régulièrement à ce Souffle Divin ?

– Oui, il faisait partie des Apôtres Juvéniles. Aujourd’hui, il fait partie du cortège des Anges.

– Mon Dieu. Tout ce que j’entends me transperce. Et dire que tu t’es présenté devant le Conseil des Anciens en sachant tout cela…

– Oui, mais la réponse la plus pertinente vint de la part de l’Assemblée des Jeunes : la grammaire de notre langue pour transcrire le Texte Divin…

– Oui, je comprends un peu mieux. Merci de ce moment musical, Dialogue.

Dialogue et Djameelle se séparèrent et Dialogue resta chez lui plusieurs jours, seul. Djameelle informa ses amis de ne pas s’inquiéter – il se reposait.

Pause dans le village des êtres vivants épris de liberté et d’humilité, comme si le Vent de l’Esprit eût soufflé sur les âmes afin qu’elles prissent quelque repos, à l’instar de Dialogue. Djameelle s’acquitta de la corvée d’eau en lieu et place de son ami, puis d’autres se joignirent à elle pour l’aider. Le soleil d’automne amenuisait les soirées et, effectivement, la fraîcheur du Vent les amena à considérer plus profondément ce qui s’était tramé ces derniers temps, autour du Conseil des Anciens, de l’Assemblée des Jeunes et du doute de Dialogue… La réflexion s’étendit au village, puis aux âmes des êtres vivants, hommes, femmes et enfants.

Qu’en était-il du Bien, du Mal, de l’existence de Dieu après la vie, la mort et la naissance des deux premiers Apôtres Juvéniles, Stéphane et Dialogue ? Du moinsse, c’est la question qui me tarabustait alors que je déclinais…

 

Thomas Besch-Kramer

 


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A propos du rédacteur

Thomas Besch-Kramer

 

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Lauréat du Conseil International d'Etudes Francophones (Ottawa, 2005), je ne cesse d'interroger l'art, les sciences et les religions sur les questions du bien, du mal. J'ai fréquenté les cieux avec l'aviation et les langues avec l'enseignement.