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La trama dell’invisibile. Sulle tracce di Antonio Tabucchi, Maria Cristina Mannocchi

Ecrit par Malgorzata Kobialka 12.10.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Italie, Essais

Ecrivain(s): Maria Cristina Mannocchi

La trama dell’invisibile. Sulle tracce di Antonio Tabucchi, Maria Cristina Mannocchi

 

Maria Cristina Mannocchi, La trama dell’invisibile. Sulle tracce di Antonio Tabucchi (le titre en français : La trame de l’invisible. Sur les traces d’Antonio Tabucchi*) éd. Ensemble, Rome, juin 2016, p. 196

Ce livre n'est pas (encore) traduit en français


Antonio Tabucchi est un auteur particulier. Certains universitaires et directeurs de recherche ont remarqué que, contrairement à leurs autres étudiants, ceux qui écrivent sur Tabucchi, l’auteur italien est une partie intégrante de leur vie, comme un ami très proche, comme une philosophie, un engagement à la fois personnel, poétique et politique à défendre. S’agit-il d’une communauté de pensée, d’une reconnaissance, d’une “filiation” secrète ? Peut-être. Après la mort de l’écrivain survenue au printemps 2012, plusieurs lecteurs sont allés en “pèlerinages” sur ses traces, tels des parcours plus ou moins initiatiques et surtout littéraires, des voyages vers les jardins secrets des topographies poétiques d’Antonio Tabucchi. Mais il ne suffit pas de faire un déplacement géographique pour y arriver, il faut une certaine sensibilité, un état d’esprit.

Un de ces périples poétiques, La trame de l’invisible. Sur les traces d’Antonio Tabucchi, écrit par Maria Cristina Mannocchi, publié en juin 2016 aux Éditions Ensemble (Rome) mérite d’être connu par les amateurs francophones de l’écriture tabucchienne. L’auteure est professeur au lycée Pasteur de Rome quand elle prépare un voyage à Lisbonne avec sa classe et invite Antonio Tabucchi à donner une conférence aux élèves. L’écrivain accepte. La conférence prend forme d’un débat à propos de la démocratie, des minorités, des immigrés, du colonialisme et bien sûr de la littérature. À travers son écriture, Maria Cristina Mannocchi élargit son auditoire : ce n’est plus une conférence donnée à une classe du lycée Pasteur, mais un débat concernant les questions essentielles qui inclut le lecteur, cela devient un message testamentaire à l’Europe. Cette première excursion en classe initie toute une série de voyages effectués déjà après la mort de l’écrivain italien.

Si dans le premier chapitre l’auteur italien est bien présent, le reste du récit est une manière de « rintracciarlo », littéralement de « retrouver sa trace » et Maria Cristina pourrait dire comme un personnage tabucchien « j’ai tout recueilli de toi : miettes, fragments, poussière, traces, suppositions, accents restés dans la voix d’autrui, quelques grains de sable, un coquillage. » Dans chaque lieu qu’elle visite, nous découvrons une autre facette de Tabucchi, et même ceux qui le connaissent bien ont leur lot de surprises. Un des plus touchants est le chapitre qui parle des Tsiganes que Tabucchi aidait et de la Communauté Delle Piagge dirigée par un prêtre avec qui l’auteur italien collaborait. Il y est question notamment du documentaire Rom Tour tourné en 1999 où Antonio parle du retour des nationalismes un peu semblables à ceux des années trente qui ont produit les totalitarismes. Le monde d’aujourd’hui nous montre que les angoisses de Tabucchi étaient non seulement justifiées mais avaient un aspect « prémonitoire » comme son roman qui lui a apporté le succès international, Pereira prétend.

« Comprendre l’autre pour comprendre quelque chose de plus de soi-même : c’est ça ce qui intéresse Tabucchi, l’art qui porte la vérité de l’être »* écrit Maria Cristina et rappelle plus loin qu’il « souhaitait que l’Europe réussisse à construire une solide idée de la citoyenneté commune. »* Dans Le Vocabulaire des Institutions Indo-Européennes, Émile Benveniste rappelle que un des textes de Ciceron où celui-ci rattache religio à legere « cueillir, rassembler » et fait référence à Lactance et Tertullien (…) qui expliquent religio par ligare « lier ». C’est cela la religion de Tabucchi : tisser des liens car comme il le dit « ou bien nous nous sauverons tous ou bien personne »* car « c’est dans la solitude qu’agit le Mal : agir ensemble, voilà l’unique remède contre la souffrance »*, remarque-t-il.

Lisbonne, Florence, de nouveau Lisbonne, Paris, Pise, Vecchiano, encore Paris, Sifnos, Les Açores, Crète, retour à Lisbonne, Pessoa, Jankélévitch, Sorbonne, BNF, Porto Pim, baleines, Ioanna, Hôtel Doma : les lieux et les références connues aux lecteurs tabucchiens se multiplient mais Maria Cristina trace son chemin très personnel dans l’univers de l’écrivain italien. Elle guide le lecteur à travers de petites transitions apparemment "extratextuelles" mais qui sont bien évidemment intratextuelles où elle parle du livre qu’elle écrit ; c’est surtout un espace imaginaire qui touche au réalisme magique où elle rencontre les vivants et les morts : une élève morte dans un accident, son éditeur, on y trouve aussi une amusante conversation avec Tabucchi dans un cinéma du Quartier Latin des années soixante, ou encore, apparaît Monsieur le Minotaure qui vient lui parler de la théorie jungienne des Mandalas et de la différence entre un mandala et un labyrinthe.

Maria Cristina Mannocchi nous emmène en un voyage essentiel, nostalgique, drôle, mais surtout, à travers son récit, elle se fait une caisse de résonance, un amplificateur des paroles d’Antonio Tabucchi, elle transmet son message testamentaire, sa leçon de la démocratie et l’humanisme profond de celui qui un jour a dit à Ioanna : « Sur cette pierre ancienne à laquelle tu as donné une nouvelle vie, on pourrait écrire les mots pour sauver le monde » car au fond c’est l’idée qui illumine tout son œuvre : rendre à ce monde un visage plus humain.

 

Malgorzata Kobialka

 

*Nous traduisons

 


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A propos de l'écrivain

Maria Cristina Mannocchi

 

Maria Cristina Mannocchi est professeur au lycée Pasteur de Rome. En 2012, elle a publié son premier livre Tempêtes et accostages. La littérature de naufrage comme une quête du salut. Le livre a été préfacé par Antonio Tabucchi peu avant sa mort. La trame de l’invisible. Sur les traces d’Antonio Tabucchi est son deuxième livre.

 

A propos du rédacteur

Malgorzata Kobialka

 

Malgorzata Kobialka : D’origine polonaise, passionnée par la littérature,
particulièrement intéressée par ces artistes qui dans leurs créations touchent
à ce qu’on peut appeler « la nuit de l’être ».  Récemment, elle a soutenu
une thèse sur la spectralité dans l’œuvre d'Antonio Tabucchi.