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La Toubabesse, Louis-Ferdinand Despreez

Ecrit par Eric Essono Tsimi 22.08.16 dans La Une Livres, Afrique, La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, Roman, Editions de la Différence

La Toubabesse, août 2016, 288 pages, 17 €

Ecrivain(s): Louis-Ferdinand Despreez Edition: Editions de la Différence

La Toubabesse, Louis-Ferdinand Despreez

Louis-Ferdinand nous embarque dans un voyage au bout de l’Afrique

L’auteur du roman La Toubabesse est aussi mystérieux que peuvent l’être les deux polars par lesquels il s’est fait connaître. Quand on vous aura dit qu’il s’appelle Louis-Ferdinand Despreez, il faudra ajouter qu’il est africain, sud-africain, anglophone donc, mais écrit directement en français ce troisième roman, le premier du genre : les deux précédents étant des romans policiers.

Peut-on arriver à un tel rendu des « républiques de la forêt équatorienne » sans, à la manière d’Ahmadou Kourouma, tordre le cou au français des « sages de la Coupole » ? Tout est littérarisé, mais sans recherche. La langue de Louis-Ferdinand Despreez est foisonnante, elle n’est pas rendue à l’état brut… Du festival de mots et d’images puisés dans le néo-français d’Afrique, on retient surtout la truculence, la verdeur (pour la finesse il faudra chercher ailleurs), le souffle des phrases kilométriques du narrateur (conteur), entortillées dans des incises itératives qui calquent le style parlé, l’oralité. D’ailleurs si le narrateur calque, il décalque aussi, se démarque : il y a beaucoup de néologismes que ni les rues africaines ni le Robert ne reconnaîtraient, emporté qu’il est par le dynamisme qu’il rapporte, Despreez crée une langue des bois et gratifie son « lecteur », parfois directement interpellé comme tel, de notes infrapaginales et d’un lexique en toute fin du roman.

Au-delà de ses propres expressions (Esther son héroïne, par exemple, ne camembère pas des pieds), le conteur ajoute à cette langue empruntée au français d’Afrique ordre et beauté, références historiques, cinématographiques, intertextuelles, subtilement dosées (Jeanne d’Arc équatorienne, Cosette, Colonisation, Out of Africa, etc.), tout en assimilant « sa façon de raconter » à celle d’un « griot blanc », ouvertement inspiré de ses « frères griots noirs à force de les écouter » (p.23).

En quinze chapitres bavards, cette satire politico-sociale raconte la « tragédie comique » d’Esther Van Wick. Esther est une prostituée jeune, belle et blanche. Qui part de Johannesburg pour tarifer ses talents sexo-corporels dans une ville « au milieu de l’Afrique », « au bout du Golfe », « au bord de l’eau », « au pays du bord de mer » : hélas la succession de périphrases géographiques, de détails volontairement vagues (attiéké, Oubangui, etc. ne sauraient désigner une même ville dans la réalité) ne nous en dira pas plus sur sa destination ! Abidjan, Douala, Pointe-Noire, Kinshasa, Port-Gentil, quelle différence ça fait !? C’est moins la crainte de rien nommer que l’envie de tout dire qui semble pousser le narrateur à ne pas circonscrire, en désignant une ville. Ainsi garde-t-il toute latitude de re-création, d’enrichissement, de fusion et confusion à travers ce flou artistique qui contamine même les personnages désignés, comme des types, par leur apparence (« Le Noir »), leur statut (« Le président ») ou leur rôle (« Le général »). Esther suit son chemin ascensionnel de la rue au palais où elle devient l’épouse du Président-Fondateur de la Nation au milieu du primitivisme d’une vie politique corrompue, en se mêlant à des intrigues de cour, et une guerre civile de Noirs contre Noirs. Le tragique à aucun moment ne l’emporte sur le comique, ainsi de cet échange caractéristique :

« Mais toi là, tu es un défaitiste, dis donc, couard et fils de couard – et ça, c’était une insulte très grave comme on le sait, à cause de la famille ! Et comment je t’ai donné ta chance et même ma confiance, moi, et comment je t’ai cadeauté depuis que tu es petit, que je t’ai choyé comme mon propre fils ? Et même, là, je te reprends indulgemment avec moi alors que tu étais prêt à tout me voler et à me manger la tête ! Et là tu me dis comme ça, c’est fini, Patron, on n’est plus rien, on est comme des makayas ! Tu crois que c’est avec ton diplôme de long-crayon de chez les Blancs que tu vas devenir Président chez les Noirs, toi ! Mais ton Oxford, personne y connaît ça ici… Demande-lui au Pygmée, là, qui porte le tipoye, là ! Tiens, regarde, tu vas voir.

– Eh toi là, petit ! Tu connais Oxford, toi ?

– Si bien sûr, mon chef, moi connaître, c’est des chaussettes avec des carreaux ».

Au-delà de ce français exotisé, de ce petit-nègre ressuscité, et de très nombreux passages hilarants, La Toubabesse est un roman au goût légèrement suranné qui peut mettre mal à l’aise ou franchement rebuter tant les ressorts comiques et tragiques utilisés ont été exploités dans les romans coloniaux, tant la racialisation des personnages peut mettre un certain public mal à l’aise. D’autant que le narrateur a fait culminer son intrigue en 2016 : la caricature et le grotesque à l’œuvre rendent l’histoire, qui se voulait authentique dans la forme, empruntée dans le fond. Toutes choses qui n’enlèvent rien à la vis comica de l’auteur ni à l’intérêt littéraire de son roman.

 

Eric Essono Tsimi

 


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A propos de l'écrivain

Louis-Ferdinand Despreez

 

Romancier sud-africain francophone, né en 1955, engagé dans l’ANC aux côtés de Nelson Mandela, Louis-Ferdinand Despreez a publié La Mémoire courte en 2006 et Le Noir qui marche à pied en 2008 chez Phébus. La Toubabesse est son troisième roman.

 

A propos du rédacteur

Eric Essono Tsimi

 

Eric Essono Tsimi est un chercheur affilié à l’Université de Lausanne, Université de Grenoble-Alpes et l’University of Virginia aux Etats-Unis. Auteur d’une demi-douzaine d’ouvrages, il a écrit une centaine d’éditoriaux et tribunes dans la presse francophone.