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La toile souveraine, Pour un Saint-Exupéry, François-Xavier Renucci

Ecrit par Emmanuelle Caminade 16.09.15 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Les Livres, Roman

La toile souveraine, Pour un Saint-Exupéry, Albiana, août 2015, 216 pages, 19 €

Ecrivain(s): François-Xavier Renucci

La toile souveraine, Pour un Saint-Exupéry, François-Xavier Renucci

 

C’est l’histoire d’un Corse amoureux de sa maîtresse et de la chair des mots, d’un fou de littérature amoureux de son île mais pas pour autant aveugle… L’histoire d’une passion qui comporte sa face solaire et sa face d’ombre, celle d’une chute et d’un sauvetage.

Benjamin, qui semble mener une double vie, retrouve chaque soir en secret son amante dans une chambre d’hôtel aux volets clos. Pour des nuits d’amour où, entre gestes et silences – cette « communication non verbale des amants » –, il l’entretient avec enthousiasme et sensualité du Cantique des cantiques, summum de la littérature érotique. Il lui lit aussi les lettres de Jacques, un ami d’enfance responsable de la faillite d’une expérience antérieure commune de libraire, qui vient tout juste de sortir de l’hôpital psychiatrique. Obsédé par l’énigme littéraire que constitue l’attribution à Saint-Exupéry d’une Ode à la Corse de bien médiocre facture ne pouvant relever que de l’imposture, cet alter-ego et double néfaste va inéluctablement s’abîmer dans la désillusion, la solitude et le délire tout comme cet écrivain obsédé par le langage s’était mystérieusement « abîmé en mer ». Mais cette fois Benjamin le bien nommé ne se laissera pas entraîner : il apprendra à gérer sa propre course à l’abîme en trouvant un baume apaisant dans la vie…

La toile souveraine, premier roman de François-Xavier Renucci sous-titré Pour un Saint-Exupéry,s’articule autour de cet écrivain aviateur dont le lien avec la Corse est a priori bien ténu, même s’il y séjourna deux semaines avant de s’envoler au matin du 31 juillet 1944 pour disparaître à jamais, ce que commémore une stèle à l’entrée de l’aéroport de Bastia-Poretta. Mais outre cette Ode à la Corsesemblant jouer un rôle important dans la vie de l’imaginaire collectif de l’île, certains de ses textes venant de Citadelle, ce livre inachevé d’une vie, et surtout certaines de ses lettres « sublimes » entrent manifestement en résonance avec l’imaginaire personnel de l’auteur…

« … je transforme le livre en un lieu où il faut chercher, où il faut retourner chaque phrase, recoller des morceaux, retrouver les objets brisés, visualiser les parties manquantes, un vrai travail d’archéologue (…) voilà, une lecture, c’est une campagne de fouilles pour moi, je ne révère pas le livre, je le mange, je le digère, ou bien alors quoi ? On s’agenouille et on dit la même chose que tout le monde ? Alors évidemment cela me conduit parfois, et toujours peut-être, pourquoi pas ? à dire quelque chose d’un peu étonnant, c’est ça ? ou à brasser du vent ? Oui. Mais enfin, un air un peu neuf, même illusoire, ce n’est pas rien ! » (p.124/125).

Le roman se déroule à Ajaccio et, plus largement, dans la vieille et vaste maison de la littérature qui excède le cadre de la Corse. Une maison ouverte et accueillante, carrefour des imaginaires d’hier et d’aujourd’hui, de ceux des auteurs et des lecteurs sans lesquels le livre ne saurait exister : des traducteurs et des commentateurs, des interprètes qui fouillent le texte, tels des archéologues ou des psychanalystes, pour tenter de reconstituer, d’imaginer une vérité originelle et multiple échappant pour partie à la conscience et bien souvent à la raison. Une littérature vivante, en perpétuel mouvement, qui en toute liberté devrait se partager et s’échanger, se comparer et se confronter selon les goûts et les désirs dans une logique de réseau. Et si l’auteur, animateur dans l’âme (au beau sens du terme), avait déjà exploré cette thématique dans ses deux précédents livres, l’efficace machine romanesque qu’il a mise ici en place lui permet de développer et d’enrichir son propos tout en en canalisant les éparpillements.

Explorant l’imaginaire au travers des outils imparfaits du langage, François-Xavier Renucci nous parle ainsi de liberté et de communication, d’analyse critique et de jugement esthétique, de vérité, d’illusion ou de mensonge, comme du rôle de l’amour et de la littérature (et autres arts) dans nos vies… sans oublier de mettre en lumière avec beaucoup de dérision les travers de la société corse et de notre monde moderne révélés à cette occasion. Et il ne s’est pas contenté de donner de l’élan à son roman grâce à la progression d’une enquête littéraire s’élargissant à l’énigme d’un écrivain. Il a construit en effet avec maîtrise une structure originale et complexe suffisamment solide pour mélanger fiction et réalité, et intégrer avec une infinie liberté toutes sortes de digressions et de citations, de textes et de documents (réels ou fictifs), tout en menant un jeu très subtil sur les voix narratives. Il déploie ainsi une vertigineuse structure narrative semblant fondée sur cette communication problématique et sur la dualité des êtres : dualité fusionnelle du corps et de l’esprit (illustrée par l’étymologie commune fantaisiste de « mentule » et « a mente » !) mais aussi dualité antagoniste évoquant Stevenson et Céline, le double du héros s’affirmant comme une sorte de Robinson également double de l’auteur…

Deux parties relativement symétriques (la dernière opérant un significatif renversement) encadrent une partie centrale au titre délirant constituée par la transcription des cours de Jacques donnés à l’université de Corte, sous l’intitulé officiel « littérature et société », devant un public d’étudiants se raréfiant. Des cours qui furent enregistrés à son insu ! Et l’auteur a opté pour deux voix narratives très différentes s’adressant à un ou plusieurs interlocuteurs (ou peut-être simplement à soi-même), les deux « je » de Benjamin et de Jacques entremêlant ainsi l’oral et l’écrit (via des lettres ou un blog), le direct et l’indirect – qu’il soit enregistré et retranscrit, filmé, lu ou écouté et regardé. Il a su de plus trouver un ton juste, léger et malicieux – notamment dans les savoureux dialogues entre Benjamin et sa maîtresse –, ludique – car il aime jouer avec les mots et les langues – mais aussi critique, avec des accents d’une sincérité émouvante et d’une douceur enveloppante pour aborder le profond désespoir existentiel de Saint-Exupéry dans la partie centrale.

La toile souveraine est ainsi un roman singulier plus profond qu’il n’y paraît, qui nous entraîne sans peine dans ses délires et nous fait souvent sourire, un roman que les amoureux de littérature liront avec plaisir.

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

François-Xavier Renucci

 

François-Xavier Renucci est né en 1972. Professeur de lettres modernes, il est déjà l’auteur d’un recueil de prose poétique assez atypique et d’un essai tiré en partie de son blog Pour une littérature (et autres arts) corse(s) – un blog désormais désactivé mais encore archivé.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.