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La théorie de l'information, Aurélien Bellanger (2 recensions)

Ecrit par Olivier Bleuez, Marie du Crest 12.10.12 dans La Une Livres, Recensions, Les Livres, La rentrée littéraire, Roman, Gallimard

La Théorie de l’information, Août 2012, 487 p. 22,50 €

Ecrivain(s): Aurélien Bellanger Edition: Gallimard

La théorie de l'information, Aurélien Bellanger (2 recensions)

 

Recension 1

 

Il s’agit du récit de la vie d’un entrepreneur français (Pascal Ertanger) qui va, de succès en succès, traverser l’époque du minitel, de l’émergence de l’internet grand public et s’enfoncer dans le numérique jusqu’à la folie. L’auteur s’est inspiré de la vie de Xavier Niel, fondateur de la société Iliad et connu principalement pour avoir créé l’offre d’accès à internet Free. Cette source d’inspiration n’est qu’un prétexte pour camper notre époque et la passer au filtre de la technique froide qui la caractérise : le traitement des données. Tout le livre d’Aurélien Bellanger tourne autour de cette tâche centrale aujourd’hui, envisagée comme grille de lecture de notre monde technique, avec ces afflux de données stockées dans des centres de plus en plus imposants dont on doit extraire de l’information. Le récit est jalonné de longs résumés sur l’histoire de l’informatique grand public, du minitel et de l’extension du domaine de l’information numérique.

Il y a, au cœur du livre, cette notion d’entropie (en simplifiant à l’extrême : niveau de complexité et de désordre d’un système), cette idée que l’abondance des données – abondance impossible à totalement organiser – dans un système, donne la tentation de vouloir la dominer. Les personnages deLa théorie de l’information sont désincarnés et fonctionnent plutôt comme des organismes qu’on observerait de loin. Il ne faut pas compter sortir de cette lecture en se sentant concerné par les humains décrits dans ce livre. Les personnages (P. Ertanger, Émilie, X. Mycenne, D. Omenia, …) n’ont pas vraiment d’épaisseur, les longues descriptions de l’installation du minitel en France (avec comme noyau incandescent le minitel rose) et de l’installation d’internet partout dans le monde sont un peu ennuyeuses, les relations entre les personnages réduites au minimum. C’est là qu’est justement l’expérience de ce livre, le trait qui en fait un livre puissant sur notre époque. Aurélien Bellanger ne fait pas semblant : les rapports entre les hommes ne sont plus romantiques et la prépondérance actuelle des flux numériques est bien rendue par les longs passages qui fonctionnent comme des transmissions de données.

Le style est assez froid. Les phrases ne sont pas aussi simples que ce que l’on a pu en dire, mais il reste que l’ensemble laisse une sensation (voulue) de notice technique, de brochure d’entreprise. La structure du livre est très intéressante. Entre chaque chapitre un court intermède de résumés de travaux relatifs à la thermodynamique et à la théorie de l’information. Ces résumés sont très travaillés et fournissent une  impression de poésie dépouillée, de science vague : compression de grands concepts scientifiques. Cette alternance « récit/programme scientifique » donne toute son ampleur au texte, les chapitres étant les tests grandeur nature des programmes énoncés dans les intermèdes. Il y a peu de passages à retenir dans le texte, de phrases rutilantes et impressionnantes par leur profondeur. Mais quelques assemblages sont tout de même saisissants. Ainsi ce beau passage au début du livre, dans un chapitre déroutant consacré aux milliardaires actuels :

« Les objets de la marque Apple, synthèses réussies de simplicité et de technicité, rappellent les silex polis de la révolution néolithique. Certains firent même de Jobs le fondateur d’une religion nouvelle – les présentations publiques des produits Apple ressemblaient à des cérémonies d’adoration païennes, pendant lesquelles Jobs, toujours vêtu de noir, exhibait des fétiches ivoire ou ébène situés aux frontières de la science et de la magie ».

C’est un livre difficile à lire. Pas à cause de la complexité stylistique des phrases. Mais à cause du temps qu’il faut pour que ces passages pseudo-techniques, monotones et froids agissent et créent une inquiétude face à cette description d’une humanité soumise à la technique, noyée par les données. Certains passages sont là pour perforer ce long ruban de « data » et imprimer une étrange poésie décharnée. Comme ce passage (juste avant la description de la modernisation de la France) :

« Dans le film 2001, le cosmonaute finit par débrancher HAL. Ce geste, au regard de notre degré de dépendance, nous est désormais interdit : on ne coupe pas l’électricité dans un hôpital – l’humanité s’est laissé conduire dans un hôpital ».

On trouve un autre exemple quelques pages plus loin de cette sidération créée par un paragraphe qui, subitement, fait éclater notre réel. Il concerne la France et sa modernisation aboutie :

« Les circuits d’abduction d’eau potable et de retraitement fonctionnent parfaitement, les services de voirie ou de ramassage des déchets également. Les denrées alimentaires transitent par des marchés d’intérêt national, comme celui de Rungis. Elles ne possèdent alors qu’une valeur d’échange et demeurent longtemps symboliques avant de redevenir comestibles. Il faut manier beaucoup de symboles pour obtenir des légumes. Les objets, même naturels, sont devenus complexes. La France est de plus en plus abstraite ».

Dans la dernière partie du livre, Bellanger pousse aux limites cette obsession du recouvrement de la vie réelle par le codage informatique chez son personnage principal. Le monde d’aujourd’hui est envahi par les données numériques et celles-ci déterminent de plus en plus les individus dans leurs trajectoires. Le livre d’Aurélien Bellanger nous offre une vision du monde.

 

Olivier Bleuez


Recension 2

La Théorie de l’information / N3RD VS GEEK

 

Le 5 octobre 2011, mourait Steve Jobs. Le 30 juin 2012, le vilain petit boîtier beige et marron du Minitel était définitivement déconnecté. Quelques jours plus tard, le 4 juillet 2012 était imprimé à Mayenne le premier opus romanesque d’un jeune homme, Aurélien Bellanger. Ce dernier signe un gros volume de plus de 450 pages, chose assez peu fréquente dans notre littérature contemporaine. Le livre est un bel édifice s’ouvrant sur un prologue « post-humain » et se refermant sur un épilogue « post-littéraire », au centre duquel s’élèvent les trois monuments de l’histoire de l’information : minitel-internet-2.0.

Aurélien Bellanger se documente, rapporte, décrit mais n’introduit que rarement la parole vivante, celle du bon vieux dialogue au style direct. Et son guide sera Pascal Ertanger, né en 1967. Qui est-il en surface ? Un adolescent nerd, tourné vers l’électronique, les jeux de rôle façon médiévale, vivant et grandissant dans un espace périphérique : une banlieue parisienne façon E. Reinhardt, peut-être plus cossue, Vélizy. Il traverse la vie. Aventures informatiques parmi les geeks. Il construit sa fortune entre pornographie virtuelle et opérations financières. Au fond, passez ; il n’y a rien à voir. Ce type-là est bel et bien E R T A N G E R, mieux E T R A N G E R. Genèse donc.

Nous le lisons sans rien vouloir savoir d’autre que La théorie de l’information est un roman. Nous avons perdu les clefs volontairement pour entrer par effraction dans le texte. Ertanger n’est pas identifiable : il est étranger à sa propre vie, au monde : « Il réfléchit aussi à une manière d’atténuer la présence du monde pendant ses inévitables déplacements professionnels » (p. 412). Aurélien Bellanger va jusqu’à nous poser cette question : c’est quoi ce roman, d’où vient-il ? Le roman est mis en scène par la fiction. En effet Xavier Mycenne (beau patronyme archéologique), rare ami de P. Ertanger, a projeté d’écrire « un récit de science-fiction inspiré par la vie de son ami d’enfance dont il connaissait des détails inconnus du grand public ». Cela ressemble fort à notre roman. Le vertige s’installe. Le chapitre 29 de la dernière partie est pris en charge par Mycenne lui-même. Il rédige un long article présentant de troublantes similitudes avec ce que nous avons lu auparavant à propos de l’histoire française et des nouvelles technologies numériques. Il est aussi l’auteur d’une thèse intitulée « Du concept de personnage à celui de la machine… » Ne serait-ce pas l’enjeu du livre ?

D’ailleurs, au fil des pages, Ertanger se disloque, il n’a plus de sentiments. Son divorce d’avec Emilie qu’il a pourtant aimée fort marque la fin de tout affect chez lui. Il s’enferme dans son drôle de manoir aux faux airs de Xanadu du côté de Garches. Il devient obèse et « translucide ». Ses projets deviennent insensés. Il s’associe à la reconversion du palais Brongniart en musée de l’information. Peu à peu la chronique bascule dans l’univers de la science-fiction (ça n’a pas existé) comme si la suite des steampunk(s) et des cyberpunk(s) qui ont entrecroisé le récit principal prenait le pas sur une écriture d’un « réel » normé.

Aurélien Bellanger travaille avec le lecteur. Certains pourraient abandonner le livre, d’autres comme nous aiment à ferrailler avec cet objet curieux. Bellanger aime autant Homère dont il utilise des titres comme l’Illiade pour les activités de Pascal Ertanger que Gibson et son Neuromancien. Il cite Shannon en épigraphe inaugurale et programmatique : « I’m better poet than scientist ». Le roman s’achève sur des visions justement poétiques, celles d’un Ertanger devenu un apiculteur cosmologique et fou. Puisse Aurélien Bellanger échapper aux récompenses littéraires qui pourraient couper son souffle créateur : il est si difficile d’écrire un deuxième roman !

 

Marie Du Crest


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A propos de l'écrivain

Aurélien Bellanger

 

Aurélien Bellanger est né en 1980 à Laval. Il grandit dans l’Essonne. Il a suivi des études de philosophie et a commencé puis abandonné une thèse intitulée La métaphysique des individus possibles. Il a ensuite travaillé à la librairie L’Arbre à lettres, rue Édouard-Quénu à Paris. Il a quitté son travail pour se consacrer à la littérature. En 2010, il publie son premier livre aux éditions Léo Scheer : Houellebecq, écrivain romantique. En 2012, paraît son premier roman, La Théorie de l’information, aux éditions Gallimard. Pour sa sortie, le livre est tiré à 10 000 exemplaires.

 

A propos du rédacteur

Marie du Crest

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Rédactrice

Théâtre

Espaces 34, Actes Sud Papiers

 

Née en 1959 à Lyon. Diplômée de philosophie et agrégée de Lettres modernes. Des passions : le théâtre contemporain français et étranger, les arts, l'Asie.

A vécu longtemps à Marseille, ville qu'elle n'oubliera pas. Mer Plages Tongs.

Enseigne depuis cinq ans  avec ironie les cultures de la communication.

 

Olivier Bleuez

 

Professeur certifié en mathématiques dans un collège. Passionné de littérature. Il publie des textes sur son blog : http://olivier-bleuez.over-blog.com/