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La Tentation de saint Antoine, Gustave Flaubert (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 19.04.19 dans La Une Livres, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard), Contes

La Tentation de saint Antoine, 352 pages, 6,80 €

Ecrivain(s): Gustave Flaubert Edition: Folio (Gallimard)

La Tentation de saint Antoine, Gustave Flaubert (par Cyrille Godefroy)

Que faire face à la tentation ? Oscar Wilde ne tergiversait pas : « Le seul moyen de se délivrer d’une tentation est d’y céder… ». Au risque de sombrer dans l’excès et le chaos : orgie de chocolat, meurtre du voisin bruyant, viol de l’hôtesse d’accueil, ingénue vénusté exposée à la prédation masculine… Prudent, Antoine le Grand dit saint Antoine (251-356) a préféré se retirer dans le désert égyptien, loin des tentations, loin des objets de son désir, obscur et pernicieux. Gustave Flaubert (1821-1880) retrace à sa manière son anachorèse tourmentée par l’aiguillon du diable.

Comme le suggérait Cioran, « je suis un Sahara rongé de voluptés », l’érémitisme n’est pas une sinécure, un ciel sans nuées. Antoine endure la solitude, l’ennui, l’inanition. Il plie sous le poids de l’acédie, cette affection spirituelle touchant les Pères du désert, se manifestant par un profond découragement et une érosion de la foi : « Voilà plus de trente ans que je suis dans le désert à gémir toujours ! ». Aux confins du délire, Antoine résiste tant bien que mal aux péchés capitaux et capiteux dont les représentations assaillent inlassablement son esprit. Il doute copieusement, rêve de banquets et de dorures, s’imagine aimé de la reine de Saba…

Une voix le dragonne tout particulièrement, celle de son ancien disciple Hilarion, qui l’échauffe et le chapitre : « Hypocrite qui s’enfonce dans la solitude pour se livrer mieux au débordement de ses convoitises ! […] Ta chasteté n’est qu’une corruption plus subtile, et ce mépris du monde l’impuissance de ta haine contre lui ! ». In fine, la réclusion d’Antoine n’a en rien annihilé la tentation. Au contraire, elle s’est exacerbée dans l’ascèse et la vacuité : « Je voudrais me battre, ou plutôt m’arracher de mon corps ! Il y a trop longtemps que je me contiens ! J’ai besoin de me venger, de frapper, de tuer ! C’est comme si j’avais dans l’âme un troupeau de bêtes féroces ». À ce stade, la fin de la citation d’Oscar Wilde libère toute sa saveur : « … Résistez et votre âme se rend malade à force de languir ce qu’elle s’interdit ».

Flaubert dépeint admirablement l’environnement dans lequel macère Antoine, son dénuement, sa cabane au fond du désert, la torture morale qui l’afflige, le lancinant tiraillement qui l’ébranle ainsi que le machiavélisme d’Hilarion. Hélas, la suite du récit se focalise exclusivement sur les hallucinations dont il est l’objet, prétexte à faire défiler une ribambelle de personnages, divinités, mythes, créatures fantastiques et autres symboles (Vénus, Hélène, Apollonius, la mort, le diable, Bouddha…), vecteurs d’un spectacle féérique déconcertant Antoine et semblant signifier chacun le crépuscule d’une idole. Chaque apparition délivre son laïus cosmologique, transformant l’ouvrage en une énumération fastidieuse ne s’intégrant qu’artificiellement à la narration.

Flaubert considérait La Tentation de saint Antoine comme l’œuvre de toute sa vie. Ce qui aurait dû constituer sa première publication – il écrivit une première version en 1848 – fut remaniée à plusieurs reprises et ne fut finalement publiée qu’en 1874. Concomitamment à son élaboration, Flaubert s’astreignit à l’étude d’une centaine d’ouvrages (historiques, religieux…), comme s’il cherchait à retranscrire la totalité du passé théologique et mythologique de l’humanité. Noyé sous une masse documentaire, enlisé dans une herméneutique colossale, l’ambitieux auteur de Madame BovaryL’Education sentimentaleBouvard et Pécuchet et Salammbô aurait donc lui-même succombé à une tentation globalisante, érudite, encyclopédique, finalement nuisible au souffle et à la singularité du roman.

Inspiré par le tableau homonyme de Brueghel et le thème faustien de Goethe, à la croisée du roman, du poème en prose et du théâtre, La Tentation de saint Antoine véhicule la même ferveur lyrique et mystique, le même charme métaphorique et métaphysique que deux autres œuvres majeures écrites à la même époque : Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche et Les chants de Maldoror d’Isidore Ducasse.

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos de l'écrivain

Gustave Flaubert

 

Gustave Flaubert est un écrivain français né à Rouen le 12 décembre 18211 et mort à Croisset, lieu-dit de la commune de Canteleu, le 8 mai 1880.

Prosateur de premier plan de la seconde moitié du xixe siècle, Gustave Flaubert a marqué la littérature française par la profondeur de ses analyses psychologiques, son souci de réalisme, son regard lucide sur les comportements des individus et de la société, et par la force de son style dans de grands romans comme Madame Bovary (1857), Salammbô (1862),L'Éducation sentimentale (1869), ou le recueil de nouvelles Trois contes (1877).

 

(Source Wikipédia)

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).