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La supercherie (8), par Ahmed Yahia Messaoud

Ecrit par Ahmed Yahia Messaoud 29.10.18 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

La supercherie (8), par Ahmed Yahia Messaoud

 

 

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Les villages perchés sur les collines continuaient à déféquer des Massinissa et des Dihya et quelques Saif Eddin dans le tas, pour envahir le plan de Hamid. Saïd essayait de se convaincre qu’il était ivre, sans succès. L’étudiant doutait de sa faculté à se faire des nanas : « Avec les femmes, je suis intelligent à mi-temps, pas assez de sang pour irriguer les deux têtes », pensa-t-il loin des oreilles de Luna. Hamid découpait le plan pour faire un scénario après coup. Les jeunes musiciens continuaient à faire souffrir leurs instruments déjà usés, leurs couplets se fracturaient au contact des parois, retombaient comme des blasphèmes minés, des accords crevés, étripés agonisant sur le trottoir, mélangés aux mégots et rations de chique recrachées. Luna marchandait avec la fatalité le sort du parasite qu’elle couvait dans son petit ventre. « Avortement ou pas avortement, telle est la question », pensa-t-elle.

Hamid suspendit la durée à un fil électrique, figea sa caméra, et lâcha dans un soupir : « Le désespoir des gamines. Cela mérite qu’on s’y attarde. Il peut sembler insignifiant, mais “depuis” sa décrépitude et sa vieillesse tout semble insignifiant. A 40 ans si on n’est pas à la limite supérieure du désespoir c’est qu’on est débile. Mais à 20 ans, on ne devrait même pas savoir ce que c’est ». La durée finissait de coaguler, et la conscience cinématographique de Hamid se remit en marche, guettant les confessions.

Du haut de la grue, la caméra de Hamid observait les petits Nietzschéens vaincus, fouettés par une banale vieillesse, une usure indépendamment du temps et de leur âge. Les autres aussi, un peu ou trop gothiques, artistes ou presque dans chacune de leurs démarches, vaincus par la pluie. Le carton n’aime pas l’eau. D’autres encore, travailleurs proudhoniens vaincus par le soleil.

On trouve de toutes les catégories sur ce morceau de terre. Des carthaginois convertis en pêcheurs de sardines, des grecs qu’on reconnaît au nez, des Romains qui sortent leurs Excalibur, des couteaux suisses, des arabes trop arabes…

Etre vaincu est une affaire de géographie. Ensuite, il y a ceux qui s’aiment, se complimentent. De l’affection en conviction, un manifeste d’amour et d’amitié. On ne peut aimer ou être aimé qu’en étant adhérent. Une association à caractère émotionnel !

La plupart sont des hommes pour une histoire de quota, les autres sont des femmes pour des raisons esthétiques. Et les enfants, déjà entamés par la vie. Ils seront vécus jusqu’au dernier cheveu gris qui cédera à un crâne nu.

En observant de plus près, on comprend avec stupeur que tout le monde aspire à devenir une œuvre de charité, mais tout le monde court derrière un enfant pour quémander un bisou. Les papes et les grands Imams sont encore plus ambitieux. Les bisous, ils s’en foutent, ils veulent des pipes. Plus on a de charité dans le bide, plus on a de l’ambition.

Les hommes, c’est très simple à comprendre. Il suffit de leur ouvrir une brèche et attendre de voir ce qu’ils valent. Rien, ils ne valent absolument rien, pas même un enterrement. Pourtant la place publique foisonne de monuments, de statues à la gloire des hommes ! Cela donne l’impression que les hommes d’hier valent l’éternité. On arrive à le croire par envie, par cupidité, cela nous permet de croire que nous aussi nous valons quelque chose, ou du moins nous pourrons le valoir un jour. Légitimer les ratés du passé nous permet d’être les ratés d’aujourd’hui, et avec beaucoup de fierté.

Les grands hommes sont aussi petits que les minuscules. La petitesse, voilà tout. Toute la question est de savoir si les gens sont capables de dire quelque chose.

– Rencontrer quelqu’un ou quelque chose qui vous libère du langage, voilà tout, dit Saïd s’adressant à son chien.

Se partageant une portion d’empathie, les anciens combattants de la république d’Allah s’asseyaient formant un cercle devant la mosquée qui porte le nom de l’un des grands martyrs de la révolution prérévolutionnaire, Abane Ramdane. Beaucoup de miséricorde gaspillée en mots, beaucoup de versets psalmodiés pour chasser Lucifer du centre de l’assemblée. Joints les uns aux autres pour éprouver l’homme en général, et le prophète en particulier. Remerciant l’omniscient pour ses bienfaits, pendant que d’autres, pas assez musulmans pour l’époque, laissaient glisser leurs âmes sur leurs sueurs. La musique arrivait morte.

– J’ai lu ce matin dans une revue d’archéologie qu’il n’y a aucune preuve de l’existence du Roi Salomon, de ses richesses. Qu’en pensez-vous de cela mes frères ? demanda l’un des érudits.

Un autre prit la parole. Après avoir recommencé avec les citations d’usage, il dit : C’est sûr mon frère, il n’y a pas de preuve de l’existence de Adam non plus, pourtant il existe. Dieu dit sois, et c’est. C’est ça l’astuce mes frères.

Un troisième, après les formalités annonça : C’est le succès mes frères, qui justifie ce qui précède, c’est le succès qui légitime l’existence ou la non existence de quelque chose. Si on échoue mes frères, alors Adam n’existera plus.

Un quatrième : Il faut comprendre mes frères que la lucidité n’est pas compatible avec la vie. Des philosophes laïcs aussi l’ont pensé. Il faut s’en servir de ça. En vérité le monde ne condamne pas l’échec, il fait semblant. Par contre, le monde nous condamne, nous a déjà condamnés à la réussite. La réussite est une sentence exécutée. Chacun défend ce qu’il croit défendre. Il suffit de lui faire croire qu’il est en train de défendre quelque chose de précis, quelque chose qu’il a réussi. C’est cette non lucidité qu’il faut exploiter.

Un peu plus loin du cercle des réformateurs de la divinité, dans un coin délaissé de la place publique, les trois jeunes musiciens faisaient une pause, provoquant une panne quelque part dans la tête de Hamid ou dans sa caméra. Le premier, Lyes il s’appelait. Le visage derrière le nez. Il avait des aptitudes sociales hors d’usage. Il pouvait subir toute une foule sans dire un mot. Le second, Massinissa-la-grimace. Il comprenait les mots, mais pas les phrases. « De toute façon, la langue est incapable de traduire des actions » pensait-il. Il répétait tout le temps : Les gens ça m’angoisse. Ça me file des crises de panique et d’asthme. Je ne crois pas que les gens valent l’oxygène. Cette solitude résulte d’un simple calcul, et d’une nécessité biologique.

Le troisième, Ahmed-Pas-grand-chose, un visage dégoulinant de banalité. Un personnage Amusical. Dissonance ou consonance, pour lui c’est pareil. La neuvième symphonie de Beethoven ou les bruits de l’autoroute, il n’y a pas une grande différence. Il n’avait donc aucune prétention. D’ailleurs, il n’avait pas d’opinions sur la musique. Comment peut-on avoir une opinion, se demandait-il quand il écoutait ses camarades mélomanes palabrer sur les compositions. Et il trouvait débiles les gens qui appelaient Beethoven, Beethov.

« … Agony is your triumph » chantait la voix du juif. De la chanson d’Ennio Morricone et Joan Baez.

– Putain de juif. Il m’épile les oreilles, soupira Lyes. Il ajouta : Dans son cas de Juif, il devrait dire « Agony was our triumph ». Lyes était un obsessionnel des juifs. Si un tremblement de terre survenait, il trouverait un lien avec les juifs.

Ahmed-Pas-grand-chose se leva, et se dirigea vers le mur derrière le groupe, pour pisser.

– Regarde-moi cet enculé. Il pisse comme un juif, s’adressa Lyes à Massinissa.

– Comment ça ? demanda Massinissa.

– Il essaye de récupérer quelque chose de son urine, répondit Lyes.

Ahmed revint murmurant « Ina li allah wa ina ilayhi radji3oun », ce qui se traduit par « à Dieu nous appartenons, et à lui nous retournerons ». Il avait la manie de déclamer cette phrase à chaque fois qu’il pissait ou éjaculait. Comme d’autres faisaient entendre un Alhamdou li Allah, après un rot.

– Il vient quand ton attardé de musicien pour l’enregistrement ? demanda Ahmed à Lyes.

– Il vient quand ça lui chante. Lui c’est le genre artiste, pas un civil comme nous, répondit Lyes.

– Oui, je vois. Le genre qui a un rapport érotique avec la musique, dit Massinissa sans énergie.

– Il secrète du Mozart, dit Lyes mêlant sa phrase à un rire.

– On est bien beaucoup plus con que ce que l’on croit. Dépendre d’un enculé de musicien pour faire de la musique ! soupira Ahmed.

– Tu veux dire quoi avec ta petite phrase à la con ? demanda Lyes à Ahmed.

– Je veux dire ce que j’ai dit. La musique ne doit dépendre de rien.

– A propos de : on est plus con que ce que l’on croit ! insista Lyes.

– Tu veux quoi ? Que je reformule la phrase d’une manière positive ! eh bien, on est tous plus intelligents que ceux qui sont plus bêtes que nous.

– Il est vraiment indispensable ce nouveau musicien ? demanda Massinissa des profondeurs de son ennui épais.

– Oui, le matériel, c’est lui, répondit Lyes.

– Une danseuse du ventre serait plus utile que lui. Du moins plus rentable, marmonna Ahmed.

– Vous êtes vraiment pathétiques, dit Lyes. On n’écoute pas de la musique, on écoute du sens. Vous croyez que c’est du divertissement ! Danseuse du ventre ! La musique c’est l’ordre, le sens. Pas un cul qui se balance.

– D’abord il n’y a aucun rapport entre l’ordre et le sens. Ensuite, Avec ou sans la musique ce monde est une erreur. Tu crois vraiment que Bach est indispensable au soleil ? expira Ahmed.

Lyes ne répondit rien. Massinissa sarcastique ajouta : le Bach est indispensable à Dieu.

– D’où t’as sorti cette phrase ? t’es pas assez intelligent pour sortir des trucs comme ça, l’interrogea Ahmed.

– Bach, l’église, tout ça. C’est évident non !

– Evident pour Cioran. Enculé.

– Je voulais m’offrir un philosophe comme on s’offre une bagnole, dit Massinissa.

– Contente-toi de continuer à jouer les Che Guevara et avoir les ambitions de Steve jobs. Et arrange-toi pour rester discret. Tu sais, tout le monde n’est pas con.

– Tu lui fais la leçon pour plagiat. Toi t’es une arnaque. Tout ce que tu fais est dépourvu d’éthique, s’exprima Lyes.

Ahmed derrière un sourire : Chacun se tape son époque comme il peut. Je fais cette foutue calligraphie pour me payer des bières et c’est tout. Je ne me prends pas pour Modigliani en illustrant des textes débiles d’auteurs débiles qui se prennent pour Dostoïevski. Je le fais parce que ça rapporte un peu. Tu vois je ne vends pas mon âme, je gagne de l’argent. Tu sais les transcriptions calligraphiques du Coran que je fais. Chez ces enculés on bosse en équipe, obligé de bosser dans leur atelier propre, et surtout ils exigent des ablutions pour écrire des versets. Tout ça pour gagner deux fois rien. Tous ces efforts et tu veux que je me soucie d’éthique ? Tu veux que je me prenne pour toi !

– Je ne saisis pas ton indifférence, par ici tu dessines des versets coraniques, par là tu fais des dessins animés pornos… s’exclama Lyes.

– Il n’y a rien à comprendre, je te dis que chacun se tape son époque comme il peut, toi c’est l’époque qui te tape, voilà tout. Tout ce qui paye des bières, moi je le fais. Tu passes ta jeunesse à te faire des rides, tu passeras ta vieillesse à les repasser, à prendre ta gueule pour une chemise.

Les gens continuaient à envahir la place publique. Épisodiquement une ou deux jeunes filles assorties au trottoir passaient, rien d’autre que passer.


… à suivre

 

Ahmed Yahia Messaoud

 

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