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La supercherie (7), par Ahmed Yahia Messaoud

Ecrit par Ahmed Yahia Messaoud 22.10.18 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

La supercherie (7), par Ahmed Yahia Messaoud

 

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« Foulard bleu, bleu comme les yeux de ma mère, cela ne me faisait pourtant pas penser à Œdipe, j’étais en mode ouvrier, pas en culturé. Et je n’ai jamais sniffé ce Freud. Elle refusait de l’enlever son suaire. Par pudeur, ou par je ne sais quel principe. Elle dégageait une chaleur gluante, une odeur de sucre cramé, mélangé à une odeur de savon. Je goutais à un soleil d’acier fendu. Elle portait deux yeux transparents, deux yeux gris, je les voyais transparents, elle portait aussi un string sous sa couche de religion. Elle portait sa peau blanche. Elle laissa tomber pudiquement son Allah vestimentaire. Je me suis penché pour le ramasser, pour le sauver de la poussière, ou juste pour le simple plaisir de ramasser quelque chose. J’étais sale, elle était propre, je devais penser que ses symboles existentiels devaient rester aussi propres qu’elle.

Au final, un rot, et un al hamdou li allah. Je me suis demandé pourquoi elle avait remercié Dieu ! Je ne devais pas être aussi doué que je le croyais !

« Elle reprit son âme, et retourna faire la fonctionnaire. Moi, je retournais à ma visseuse en pensant à Yenayer, les coqs, les poulets, le couscous. Toutes ces merdes Kabyles », racontait le jeune étudiant ouvrier à Saïd.

– Tu as de quoi me payer à boire ? lui demanda Saïd.

– Non, pas un sou. Mais viens, on va voir le tavernier, il me fera crédit, je suis un habitué.

– Non, dit Saïd, ce fils de pute, ne me laisse pas boire chez lui, il trouve que je suis assez ivre comme ça. Si tu peux me ramener un litre de Cabernet, j’irai le boire dans mon coin.

L’étudiant se dirigea vers la taverne clandestine discrètement… L’infini se recyclait en attendant son retour. Les gens continuaient à vivre indéfiniment dans ce qui leur semblait un dénuement ! Une espèce d’éclosion d’espoir qui n’a pris son origine nulle part. On peut douter de l’existence du monde, mais pas celle des occupants de la place publique. Quand le monde n’existera pas, ces gens quant à eux, ils existeraient, ce sont des vices du néant, un blasphème d’Allah lui-même.

L’étudiant frappa à la porte. On ouvrait la porte très lentement. C’est Nourddine qui ouvrait, très célèbre dans la région ce personnage. Nourddine la partouze on l’appelait. Il était un pédé qui s’assumait, qui s’entendait bien avec les miroirs. Il livrait déjà des pipes à deux cents dinars depuis sa petite chambre universitaire. Il lisait et relisait Rimbaud et adorait s’écouter chanter des misères de George Michael, il aimait aussi Ait Menguellet. Il était probablement dans ce dépôt d’alcool à se chercher un viril, il travaillait. L’étudiant, lui, rien qu’en le regardant ses hémorroïdes le reprenaient.

L’étudiant pénétra aussitôt dans ce sous-sol moisi. Quelques formalités, quelques gentillesses, surtout à l’égard du propriétaire, et les négociations immédiatement entamées. « Il me faut demander quatre bouteilles, j’aurais sûrement deux, peut-être même trois », rusa l’étudiant dans son crâne.

Pendant ce millénaire où le physicien palabrait, ricanait, combinait des mots. Oui il était étudiant en physique théorique. Mais il se disait physicien prochainement diplômé d’Al Azhar. Il avait de l’humour, donc pendant ce temps, un petit Monsieur bureaucratique s’injecta à l’intérieur de la caverne, derrière ses lunettes d’intellectuel. Ce genre d’intello est reconnaissable rien qu’à l’odeur. Probablement un journaleux, un reporter de l’actualité régionale. Au fait il ne laissait pas place à la spéculation sur son compte. Vite il se présenta au serveur, assassinant ce « probablement ». Le serveur ne lui avait rien demandé pourtant, sinon : Qu’est-ce que vous prenez ? Il imposa au pauvre serveur son monologue sur la liberté d’expression, et toutes les conneries de ce genre. Il était semblait-il au stade « Demande officielle ». Qu’ils demandaient lui et ses confrères du syndicat journalistique, le droit de penser au gouvernement, alors qu’ils n’avaient pas la faculté de penser. « Qu’est-ce que vous avez bordel ? Tu crois qu’on donne la liberté d’expression à l’ANSEJ ou quoi ? », lui cria le futur physicien. Le propriétaire du taudis esquissa un sourire de contentement, une petite satisfaction dansait sur son visage. L’étudiant n’allait rien avoir du tout, mais pour son intervention, il eut une bouteille d’un litre. Il absorba la moitié, fit signe à Nourddine, qui se précipita vers la porte dans une démarche pathétique, l’ouvrit lentement dans une chorégraphie érotique, et l’étudiant quitta l’endroit.

Une flopée d’étudiants pénétra dans le café, devant lequel Saïd assassinait son éternité dans l’attente de son vin. Cette multitude d’intelligence, qui jamais n’a eu du mal à être malheureuse, le malheur venait tout seul, puisqu’il convenait. Tous, des astronautes, l’avenir de rien. La faculté de médecine dégueulait des jeunes filles dans des hidjabs, et des petits mecs avec une tache sur le front et une barbe, signe d’appartenance. La faculté les vomissait, et le café les absorbait, du moins absorbait le genre masculin, pour les léguer par la suite à la mosquée, quant au féministes, elles s’éparpillaient, les yeux baissés, pour l’honneur ou pour le rythme ! Comme un miracle pathétique. Avant, dans le passé, ils avaient tous de l’avenir, et aujourd’hui encore ils continuent à vivre de cela. Ils n’arrivaient pas à cesser d’avoir été.

Pas étonnant qu’on crève d’une simple infection dans ce bled de merde. Un médecin ou une « médecinette » qui vous prescrit du Sahih el Boukhari, ou je ne sais quel ouvrage de Imam Malek dans une ordonnance ! Ça devient horrible d’être fils de quelqu’un, père de quelqu’un, frère de quelqu’un, ami de quelqu’un, amant de quelqu’un. Ça devient horrible d’être quelqu’un. Le pire, c’est cette kabylité que je transpire, on descend d’une longue lignée de nullités, et on se comporte comme si on était les rois du monde. Deux et deux peuvent faire 4 ou 5 ou 17 ou 23, ça peut même faire un sac de lait ! Selon le besoin, et selon ce que saura exiger la démocratie, murmura l’étudiant.

– Tu as mon vin ? l’accueillit Saïd.

– Regarde-moi cette portion de l’univers assise sur un vulgaire banc, dit l’étudiant à Saïd, à propos de Luna. Un cul comme ça ne doit pas s’asseoir sur du ciment, il doit se poser sur le monde. Tiens vieux, une demi-bouteille, c’est tout ce que j’ai pu en tirer de cet enfoiré. Je vais me taper une overdose de beauté avec cette midinette. Il se dirigea vers Pétale la pétasse.

– Il y a ce qui est coûteux, et ce qui est loin et coûteux, lui répondit Saïd dans un rire et entre deux gorgées de vin.

Les deux jeunes hommes de tout à l’heure, toujours à la gauche de Luna, ils discutaient toujours mariage, mais entamaient un nouveau chapitre :

– Question de bon sens, t’as qu’a épouser une chinoise, ça coûte rien en bouffe. Des vers de terre, des crapauds, des fourmis, des scorpions, n’importe quoi. Tu ne dépenseras pas un sou, et puis t’auras des gosses à moitié chinois, ils mangeront comme leur mère, dit l’un à l’autre.

– Je n’aime pas les chinoises, j’ai la phobie de cette race, répondit l’autre.

– Tu peux te rabattre sur une française ou quatre. Les grenouilles et les escargots, ce n’est pas ce qui manque ici.

– Oui ça doit le faire. Il ajouta : Elles sont jolies les françaises ?

– Oui, comme les algériennes, seulement elles, elles bouffent des crapauds, t’auras pas a dépenser ta paie dans les patates et les haricots. Les crapauds c’est gratuit ici. Chez eux les français, y a pas longtemps, derrière chaque semblant de grand homme il y a un cuisinier. Il cuisine des escargots. Bon. Aussi des pâtisseries, ils veulent faire croire au monde que tout a commencé avec Voltaire, mais ce n’est pas vrai, ils inventaient des mille-feuilles avant. T’auras donc à dépenser un peu en mille-feuilles, mais ce n’est pas trop cher.

– Tu ne trouves pas que c’est un peu raciste tout ça ?

– Non, pas du tout, le racisme, c’est quand on traite un nègre de nègre. Ça c’est le bon sens, c’est un marché, toi tu achètes. Les oranges ne vont pas t’accuser de racisme parce que tu as choisi des citrons.

L’étudiant devant Luna :

– Les gens ne savent pas ce qu’ils coûtent au monde, n’est-ce pas ?

Luna sortit une boite de médicaments, avala une quantité approximative de comprimés, en prévision ou en provision. Passa sa main sur son front, faisant ainsi tomber sa boite. Le physicien ne rata pas l’occasion de se voûter pour la ramasser. Il ramassa la boite, la tendit à Luna, et se pencha pour ramasser la notice d’utilisation (Je ne peux pas m’empêcher de mettre ce commentaire : J’adore les écrivains qui ne ratent pas l’occasion de décrire en une page ou cinq, comment la notice est tombée de la boite. Ironie exige).

Sur la notice, on pouvait lire une liste infinie d’effets indésirables, parmi ces effets, le physicien observa quelque trois ou quatre maladies chroniques.

– C’est un médoc qui nous guérit de la vie, hein, dit l’étudiant, accompagnant sa tentative sonore d’un clin d’œil.

– Si tu es trop jeune, tu dois grandir parce que t’es trop con comme ça. Si tu es trop vieux tu dois rajeunir ou crever parce qu’également tu es trop con. Si t’es au milieu de l’âge, eh bien mon gars, il y a rien à faire, tu es con, répondit-elle.

Il est vrai, qu’on ne pouvait pas deviner l’âge de l’étudiant, cependant, il ne se laissa pas avoir, et revint avec une nouvelle approche, « un peu de baratin littéraire, ça doit lui plaire », pensa-t-il, sa verge poussait à l’ombre.

Il s’imposa donc sur le banc entre Luna et les deux futurs maris. Et se lança :

– Vois-tu, toute cette largeur, et toute cette longueur, toute cette surface, ce volume, c’est énorme, n’est-ce pas ? Cependant, je n’ai pas d’endroit pour réfléchir. Etrange hein ! N’est-ce pas plus absurde qu’un mec qui tue un autre parce que le soleil l’aveugle ? Je suis contraint à penser que tout cela est banal, pourtant, je sais que ça ne l’est pas. N’est-ce pas cela, le véritable absurde ? Le cynisme et les sarcasmes par contrainte, par ennui, et par désinvolture… Un homme entier réduit à une situation. Drôle de philosophie n’est-ce pas ? Je veux seulement dire que notre ville manque de détails, notre pays entier manque horriblement de détails. Et nous, nous avons développé en conséquence une conscience qui piétine le détail…

Il s’écoutait parler, il était quelque peu fier de son discours, alors il ajouta après une pause. Une pause placée exprès par ses soins, pour laisser Luna sourire, ou rire, ou réagir… Rien.

Il se résigna à ajouter : je suis certain que tu n’entends rien à ce que je dis, tu as comme tout le monde un esprit générique, une vision grossière de tout.

– Pour tout te dire, répliqua Luna, je n’écoutais même pas.

– Une femme arriva devant ce binôme mixte. Elle était grosse, énormément grosse, elle était un morceau de l’humanité. Et comme ni l’étudiant, ni Luna, ni les deux futurs maris ne voulaient laisser place à ce continent de viande, la grosse traîna sa graisse et sa pestilence jusqu’au banc suivant.

– Tu sais… se lança le physicien, tout n’est qu’une affaire de dimensions, soit trop petites pour qu’on les prenne au sérieux, soit trop astronomiques, donc, dépasse largement notre échelle. Un micro trou noir dans un accélérateur de particules, pas assez gros pour qu’on puisse l’apprécier et de jouir devant quelque chose qui en vaut la peine. Ou Némésis, trop grosse. Tu sais ma jolie, ce n’est pas trop petit notre échelle, ce n’est pas gros non plus, c’est insignifiant. Des détritus d’une expérience de l’univers. Probablement une expérience sans hypothèse ! Voilà ce que nous sommes. Un encombrement.

Luna, toujours rien.

« C’est quoi comme femme ça ? », interrogea l’étudiant discrètement, sa base de données, dossier femmes. De l’expérience, il en avait pourtant, la gueule aussi, l’esprit aussi. C’est quoi ? Une connasse du bulletin météo avec des beaux nichons, qui vous annonce en plein mois d’aout : « Demain le ciel sera dégagé, profitez du soleil ».

Il y a peut-être des douleurs sans dimension, des peines sans coordonnées. Peut-être qu’entre le pénis et les mathématiques, il existe un petit quelque chose, contrairement à ce que croyait le médecin du voyage au bout de la nuit de Céline. Et c’est sur ce petit quelque chose que le monde est bâti.

La place publique tenait à rester dans l’histoire, pas les gens. Ils semblaient pourtant vouloir rester dans les mémoires, mais pas dans l’Histoire. Ils traînaient une espèce de désespoir inutile, qui les occupait à un tel point, que si un miracle, un vrai se présentait, ils le prendraient, le mettraient dans du pain, et se partageraient le sandwich. Ils bouffent des prodiges. Des petites souffrances en métier, des salariés de la peine, du moins, ils espèrent un salaire, sinon ils se contenteraient d’une petite reconnaissance, un apitoiement sur leur sort. Les gens ne ménagent pas leurs insignifiantes peines, pour mieux nous tourmenter. C’est presque un projet de nation.

L’idée, comme une infection cérébrale, est de savoir mourir doucement, non en s’écrasant, mais en atterrissant comme une feuille légère. Quand on est cassé, brisé, recollé, re-brisé, il ne reste pas grand-chose de l’homme, à peine les poumons. Il s’amuse à nettoyer la nuit de son regard mort, tant qu’il est capable de respirer. Sans trop de vie, il nous reste la mécanique et un peu de biologie de base. On ne souffre plus, on ne sait plus comment souffrir, on est réduit à ne pas pouvoir faire ce que l’on peut. Le temps devient inhabitable. On tombe dans une éternité de cauchemars. On habite une nécropole, où seuls les matins se souviennent de nous…

« Il y a des gens qui nous viennent de rien, d’un accident, si on les laisse rôder librement autour de nous, ils finiront par nous dire ce qu’on doit ressentir. Ils se mettront à nous ordonner ce qu’on doit éprouver. Et on finira fatalement comme dans un rêve de rat », constata Luna.

– Si seulement les mots, les images, les séquences vidéo, les poèmes, les coups de gueule, les coups de cœur, les coups de marteau, n’importe quoi, pouvaient avoir ne serait-ce qu’un début de sens. Comme disait toujours ma mère : « Allah est grand. Comme on le crie cinq fois par jour, parfois plus, mais cela ne veut absolument rien dire », soupira Luna.

– Je pensais à toi, à moi aussi, à nous entre eux, et à nous. Je pensais à toi et moi… Enfin, je m’embrouillais la tête avec toute cette conjugaison, répliqua l’étudiant.

Une pelote d’anciens terroristes civils et civilisés se déroulait. Ils s’exerçaient à l’ennui, en attendant l’appel à la prière. L’appel symphonique. Le haut de la mosquée formulerait une exigence non négociable, et dans les poches des figurants, la même vocifération s’entendrait, une demi-mesure en retard pour les uns, une mesure en avance pour d’autres, exact dans le rythme pour les habitués de la mosquée. Les téléphones mobiles ! Quelle invention ! Une partition à la gloire de l’angoisse entretenue par des récitals. De l’amour plein la panse, des sandales, des chevilles visibles. Leur révolution ils l’avaient encaissée. Un investissement fructifié.

Eux qui ont traversé l’enfer sans se brûler, sans même suer, eux qui se sont traversés en fermant les yeux. Eux qui nous racontent les dangers de la vie. Ceux qui ont traversé les dangers comme on traverse un passage piéton un jour sans voitures ! Eux à qui il ne reste ni vanité, ni ego, ni fierté. Eux qui n’ont rien appris que les mots. Ils sont rien, ils sont à peine le soulagement des couilles de leurs pères, des salves éjaculées, voilà tout.

Et leurs couplets jamais atteints d’usure, qui demeurent hors du temps. Qui ne sont étudiés ni comme histoire, ni comme littérature. Ces quelques paragraphes qui provoquent une sècheresse cérébrale, qui invitent le soleil à incinérer plutôt qu’à éclairer. Oui, eux, presque nous. Ceux qui toujours viennent derrière leurs molles mains et leurs flasques queues, frétillant de leur autre queue pour détruire tout ce qui peut être pensé. Ceux-là qui font de l’attente une vertu, contraignent tout et tout le monde à l’attente. La mort leur devient une action, un acte, ils se croient en train de bâtir. Le sinistre seul peut les enthousiasmer. Ils ne vénèrent que ce qui se dégrade, niant le commencement. Effrayés par le possible. Ils se refusent la naissance. Il faut le dire pourtant. Dieu c’est comme la masturbation, cela prouve seulement qu’on ne peut pas faire mieux, qu’on ne trouve pas où mettre sa queue.

– Je pense toujours dans la panique, dans une espèce d’urgence. Et je trouve suspect tous ces gens qui pensent calmement, qui prennent le temps d’embellir leurs petites idées, qui chérissent la moindre réflexion qui leur chatouille la cervelle. Je finirai certainement par comprendre qu’ils ne pensent pas, ils peignent seulement des paysages. Penser c’est se battre contre plus fort que soi, c’est violent, annonça l’étudiant à Luna. Elle ne répondit rien.

Le monde continuait à être monde, tant mieux… Un petit vieux s’écroula sur terre, mort. On eut cru que cela était un événement extraordinaire, mais, non, le vieux restait mort. Quelqu’un finirait bien par reconnaître le cadavre, le ramasser et aller le planter dans le Jardin suspendu musulman.

« La plupart meurent parce qu’ils ont attrapé la malchance de naître, la malédiction de s’inscrire sur le mauvais extrait de naissance. Le désespoir, les maladies, les dingues, les suicidés, les morts… Tout cela, en Algérie, est une affaire d’Etat civil », pensa Saïd, en enfonçant un chiffon dans sa bouteille, pour récupérer les quelques dernières perles de son vin.

Le meeting des anciens combattants terroristes grossissait, ils s’embrassaient, se laissaient tomber dans les bras des uns et des autres, se récitaient les nouveautés fraîchement publiées. Une démonstration de force dans l’imaginaire collectif. De la puissance en viande animée. Très émouvant. Chacun trimbalant son âme de Moudjahid.

Ils croient en Dieu, comme ils peuvent, mais Dieu ne croit pas en eux. Ils snifent la moquette de la mosquée, mais pour rien. Ils comptent les billes de leurs chapelets, ou roulent leurs crottes de nez entre le pouce et l’index. Ils sont toujours là, ils étaient là, et ils seront à jamais là, comme des personnages d’un cauchemar, la substance d’une schizophrénie nationale, les ombres de nous-mêmes, obligeant tout un chacun à passer sa vie dans la négation.Toute une vie dans la tête, rien que dans la tête. De l’abstrait qui sera pourtant jugé et condamné. Le monde est une facture à payer pour eux. Et il doit l’être pour tout le monde selon eux. Cependant, en observant les gens, on est facilement persuadé que la vie n’est qu’un prétexte pour ne pas habiter le néant. Le monde est facultatif.

« Le temps, le temps sans le silence… Que les choses, et les hommes et les femmes se taisent », marmonna Saïd. Rien ne se tait, rien ne peut se taire. On passe de la haine au sommeil, du désespoir au rêve, et de l’amour à l’épilepsie, et c’est bruyant.

Saïd déplorait la sècheresse de sa bouteille, constatant qu’il y avait beaucoup de mots pour espérer un quelconque silence. Beaucoup trop de vocabulaire pour que l’on se contente seulement de vivre. Aucun silence nulle part, des chorales prêchant l’amour, d’autres la haine… des cacophonies. « Sans alcool, seul le silence est capable de nous assurer la respiration », soupira-t-il, rêvant d’unechambre anéchoïque. Luna entaillait son regard avec la confrérie alimentaire musulmane qui guettait le muezzin devant la mosquée en érection. Elle vérifia le contenu de son classeur, si elle n’avait pas oublié de coller un Avis de décès, se tourna avec ses deux yeux assortis vers le Physicien et dit : Ils croient en leur Allah. Je le comprends, mais comment bordel, arrivent-ils à croire que ce même Allah qui les gouverne ici-bas puisse faire mieux dans leur au-delà ?

L’étudiant ne répondit rien. Confinant ses mots dans un silence par pitié pour Saïd.

 

Ahmed Yahia Messaoud

 

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