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La supercherie (3), par Ahmed Yahia Messaoud

Ecrit par Ahmed Yahia Messaoud 25.09.18 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

La supercherie (3), par Ahmed Yahia Messaoud

 

Pétale la pétasse, la masseuse de bites et colleuse d’annonces, avec des fesses à faire bander Jésus, était chaque matin attendue par le collectif des masturbateurs de la ville, c’est-à-dire tout le genre masculin entre treize ans puant le sperme et soixante-dix-neuf ans empestant le cimetière. Toute une légion de sodomites. Sodomites malgré eux. Il devrait y en avoir aussi quelques autres filles qui s’essaieraient à la beauté, qui l’essaieraient en vêtements, en fards, en gesticulations obligées pour forcer l’image féminine, pour agresser les sens de la masculinité. Qui viendraient agiter leurs attributs pour obtenir et souhaiter que les hommes leur racontent leurs âmes alors qu’ils n’en avaient pas une. Exiger qu’ils révèlent leur vie sans vie. De jeunes filles qui souffriraient de leur beauté pour des mâles empoisonnés au sperme, mais on ne les voyait pas… Dans cette nation, on ne prend pas les femmes, on ne se frotte pas à elles, on ne les aime pas. Par ici, les femmes on les envisage, voilà tout.

Une constellation de jolies filles attendait le bus, mais toute la philanthropie testiculaire regardait la colleuse d’affiches tentant d’aplatir un « Avis de décès » sur la façade du café à une hauteur qu’elle ne pouvait atteindre sans se mettre sur la pointe des pieds, un effort et une position qui par conséquence soulevaient sa jupe plus que de raison… Des bites se soulevaient à leur tour dans des caleçons, une petite révolution muette des instincts se faisait sentir. Devant le café, c’est-à-dire sur le trottoir envahi de tables trop consacrées au genre masculin, trop occupées bien évidement, on pouvait voir le derrière d’une jolie fille sans se tordre le cou pour la suivre des yeux, ce qu’était chose courante. Ce peuple vénérait les culs et les fesses, comme s’il voyait quelque chose d’offensant sur la face d’une femme (il n’y a que le derrière d’une femme qui est supportable à nos yeux). Les boissons avaient un arrière-goût de sperme, le trottoir sentait la semence d’Adam. Quelques taches humides et discrètes sur des pantalons. La terre s’était sentie un peu plus lourde pendant une petite minute puisque quantité de muscle avait doublé, triplé, voire quadruplé dans des endroits délicats, ce qui je suppose était plaisant pour cette planète. Eve traversa ce cosmos kabyle en laissant derrière un peu plus de bonheur et un peu moins de frustration. Un petit homme qui se sentait concerné par la traversée d’une belle fille éjacula des deux têtes :

– Dieu existe ! Sans que personne ne lui demandât quoi que ce fût. Il le dit à pétale la pétasse pour la provoquer, et faire scandale, ou peut-être pour signifier son admiration. Cela pouvait dire : « quelle honte ! » mais aussi « woaw, putain, bordel, nom de Dieu… ». Mais la réponse ne se faisait pas attendre.

– Le choléra aussi, répondit pétale la pétasse. Elle ajouta : Cela ne veut rien dire ou si peu, on a juste besoin de mots pour nous taire.

Le monsieur moralisateur récita un bout de son blabla coranique, quelque chose qui se traduisait en langage humain par « culottes cadenassées », et la jeune fille répliqua de la sorte : La poésie ça ne marche pas sur les putains, c’est comme écrire sur le sable un jour de vent. Elle avait le visage d’un ange (c’est juste une expression, je n’avais jamais vu d’ange de ma vie, je le jure) et le reste d’une Aphrodite. Elle était belle, et la beauté effrayait ce peuple. Pour verser dans le caricatural et le comique : on pouvait voir des bites pondues partout, des suicides de queues si on voulait appeler cela comme ça. Mais c’est trop tragique pour baigner dans le cocasse.

Ils s’étaient exprimés, chacun son tour, une phrase à la fois, un sarcasme derrière chaque mot et il ne s’était rien passé d’autre. Elle balaya de son regard la foule macabre (tant de beauté pour des yeux infâmes), se demandant où était l’interdit dans une jupe ? et s’éclipsa « avant que les fleuristes ne soient interdits à leur tour » se dit-elle.

Luna passa devant moi, me regarda sévèrement. Peut-être l’ai-je usée à force de la regarder ! Sans s’arrêter elle mâchouilla : Ce que l’on est à dix-neuf ans, ce que l’on fait n’est pas forcement sensé, mais il a le mérite d’être vrai.

Je ne savais pas quel âge j’avais, mais je savais que je n’avais pas dix-neuf ans parce qu’il n’y avait rien de vrai en moi.

Je pris un siège dans le minibus, et je regardai dehors. Le bus n’allait pas démarrer de si tôt, pas question d’aller avec des places vacantes. On devait attendre, nous fûmes devenus des passionnés de l’attente. Dans cette nation attendre était une fonction vitale, une faculté de plus. Je fermais les yeux…

Je m’étais pendant un instant assoupi entre ses seins, je me sentais bien et je sentais bon. Je n’ai rêvé de rien. Un mot s’arracha de sa gorge, retomba accompagné d’un tiède souffle sur mon cou, et c’est là qu’elle devenait rose, qu’elle devenait rêve. Les germes de lumière éparpillés sur son visage comme des embryons-jours annonçaient un arc-en-ciel à ma tête. Une femme dans une goutte d’eau claire. C’était un wagon d’éternité, un peu comme un confinement des temps, un condensé des époques, mon passé semblait se réparer, mes souvenirs se recoudre. A cet instant ma vie ne me paraissait plus comme une conséquence, mais une évidence vorace et avide de vivacité. J’étais presque arrivé à toucher cette indifférente neutralité du rêve.

Sénile, je relevais la tête pour coller ma gueule à la vitre et recevoir le soleil orange de ce matin qui pénétrait le gris environnant de la ville, qui luttait dehors pour s’imposer. Je voyais défiler les spectres. Des yeux je pourchassais des fantômes-arbres, fantômes-décors, loin de l’ordinaire quotidien où chacun voulait se faire entendre alors qu’il ne disait rien, alors qu’il n’était même pas. Le monde semblait asséché de l’arnaque humaine.

Cela n’a pas dû durer deux millénaires, j’avais seulement rêvé à cela, à peine deux petites minutes imaginées.

Encore dans ce bus à attendre.

– Quelqu’un a dû pisser dans ton âme, c’est ton fond qui est corrompu, s’adressa une vieille à un jeune garçon assis à côté d’elle.

– Un jour peut-être tu sauras pleurer mamie, répondit le jeune garçon.

– On n’a plus beaucoup de temps, dit un vieillard à sa petite fille ou sa femme !

– Après ma collection d’échecs, à présent il me faut un échec qui suscite l’admiration, constata à voix haute un homme de la quarantaine.

– Le désespoir est la profondeur des mauviettes, répliqua en criant un autre dans la même tranche d’âge. Il était au fond derrière, il voulait se faire entendre par son congénère.

Quelques-uns des voyageurs dormaient, du sommeil en provision !

Un géant barbu, musulman trop musulman, empestant le jasmin et le moisi des mosquées, derrière un Salam Alikoum, accéda difficilement au bus via la porte qui était trop étroite pour lui. Il prit place à côté d’un vieux monsieur bien pomponné, les cheveux gris mais soignés, des vêtements propres, une peau rosâtre, un vieux retraité revenu de France. Le représentant musulman qui ignorait qu’il était effrayant commençait à partager ses réflexions avec son voisin. Ses préoccupations concernant l’Etat d’Israël, tous ces juifs qu’il prenait pour des Nazis. Le vieux ne répondait pas un mot.

– Tu vas où ? demanda un jeune homme d’une vingtaine d’années à son adjacent qui devait faire dans la cinquantaine.

– Voir ma petite amie, répondit l’homme avec suffisamment de maturité.

– Ta quoi ? s’écria le jeune homme.

– Ma copine, mon amante… Le jeune homme ne laissa pas son voisin finir sa phrase, il l’interrompait ainsi : à ton âge, ce n’est pas une petite amie qu’on a, mais une veuve !

Cela m’étonna que la scène ne tournât pas à la violence.

Je regardais dehors pour me distraire. Devant l’unique fast-food de la ville, entourant une table sur le trottoir, les éplucheurs de pommes de terre discutaient et ricanaient. Ils préparaient quelque cinq cents kilogrammes de frites, ce qui était le plat de prédilection de tout le monde. Là aussi quelque chose de chronique : Les bouffeurs de frites chroniques, on ne pouvait donc commander à manger sans risquer une overdose.

La jeunesse hitlérienne attendait des sandwichs à dix heures du matin, ils seraient les premiers servis le moment du déjeuner à onze heures, croyant que le premier service, le premier quota de frites serait frit dans de l’huile jamais utilisée. Mais l’huile dans des gargotes était utilisable à l’infini, les plus honnêtes gargotiers changeaient l’huile une fois par an, le dernier jour du mois de ramadan. Et cela seulement si la boutique serait utilisée pour vendre des légumes pendant le mois sacré. Les quelques six ou sept jeunes de la race arienne Kabyle ne savaient compter que jusqu’au nombre de muscles qu’un être humain pouvait avoir, et ne savait lire que des mots à une seule syllabe. Ils s’imposaient sur les trottoirs en volume livré par la salle des sports de la commune. On ne les distinguait pas par un quelconque concept philosophique, pas par la couleur de la peau, non plus par la religion, ils s’étaient rencontrés dans cette salle où on entretenait ses muscles, et ils s’étaient arrangés à devenir une bande. C’était l’ordre naturel des choses. Tous avec des crânes rasés, tous bâtis dans des jeans Slim et des T-shirts en arc-en-ciel, ils formaient le syndicat des affranchis. Quelques Tommy De Vitoqui sortaient à chaque discussion leurs Excalibur de leurs couteaux suisses.

Le racisme, la paranoïa, l’ignorance, la musculation et le téléphone mobile !

Le désespoir, les frites et la harissa, voilà le slogan de cette Algérie profonde, pas un dicton à la Ibn Badis avec son peuple Algérien musulman associable à l’Arabie. Ce besoin malade de crier sur tous les toits son appartenance et sa foi !

Je n’allais pas à la rencontre de mon destin, je ne revenais pas d’un commencement de vie, je ne finissais rien, je ne commençais rien et je ne continuais rien. Cependant le passage de cette Luna avait instruit ma mémoire, pas comme si des souvenirs me revenaient, mais comme si elle venait de me raconter un fragment de la vie de quelqu’un, comme si j’allais tout à coup prendre forme, que j’allais devenir quantifiable pour moi-même, une conscience de la possibilité d’être un volume mesurable, une lucidité aigue focalisée sur un « Je » limité dans l’espace et dans le temps. Quelque chose de vivant germait en moi, quelque chose qui risquait de mourir, qui me devenait familier, qui à cet instant m’inventait un devoir, celui de continuer. J’étais effrayé, et pour me calmer je pensais : « Qu’importe notre bouillonnement, on ne déborde jamais, ce n’est pas une affaire de volume ou de pression. C’est comme ça et c’est tout. Parfois, on croise des gens comme ça, ils peuvent nous contenir ». Je n’étais plus archivé. Je sortais de quelque part, de moi-même peut-être. J’étais assis là, sur mon cul à terminer ma cervelle, à me provoquer des petites tumeurs dans les méninges. J’essayais de me convaincre de l’évidence de ce néant géant, de cette nécessaire solitude… je flairais le brûlé. Quelque chose cramait ou moi.

J’étais toujours là, à la recherche d’une conviction, n’importe laquelle pour cicatriser. J’avais des lésions jusque dans l’âme. J’hébergeais le vil. Je validais mes désespoirs… je me finissais. Je regardais mon âme dans les vitrines à chaussures de l’autre coté de la route.

Il devait y avoir une erreur, une horrible erreur, je ne me connaissais pas une nature pareille. Tout a toujours été médiocre et laid, tout a toujours été à vomir. Si j’étais né, c’était pour le mensonge. J’ignorais si cela devait me plaire, si je devais souhaiter me poursuivre dans ce songe qu’attisait en moi cette Pétale la pétasse, ou simplement couper court et retourner à l’habituelle médiocrité. La vérité ! c’est comme avoir un piège dans la tête. L’amour exigeait l’instant et l’éternité, moi je n’étais gonflé que d’un néant que je pouvais à peine lécher, d’un temps sans profondeur… une âme sans fond. Il fallait plutôt parvenir à mourir, à en faire un cadavre sublime, pour ensuite ressurgir dans quelques mémoires, et avoir une véritable existence de mort avec cris et gémissements silencieux, sous une pendule cassée, sous les planchers comme un pou. Sans grandes, ni petites émotions, je saurai où l’humanité serait pendue et d’où les pleureuses sortiraient.

A présent, 3238, 3239, 3240… Moi aussi comme ce gamin estropié, je comptais…

Je comptais les briques du chantier derrière moi, derrière le bus ! Au départ je savais pourquoi je le faisais, en arrivant à 30 j’avais oublié jusqu’à ma présence. Je comptais, je recomptais, je perdais le compte, je recommençais… J’étais déjà là hier ? Non sûrement pas ou si ! J’ignorais depuis quand je comptais, je commençais à avoir peur de mon amnésie, j’avais perdu comme un bout de mon âme. J’avais seulement besoin de me taire, de tisser des silences.

J’ignorais si je devais rester observateur, ou me mêler à ce qui semblait être ma vie ! Il y avait tellement à regarder, autant à reformuler pour ma mémoire. Beaucoup de fragments étaient éparpillés dehors, je pouvais descendre de ce bus, rester encore un peu dans cette ville, aller du côté de la place publique voir ce qui se passait. Peut-être que je reverrai pétale la pétasse ! Je pouvais attendre le prochain bus, après tout, je n’étais nullement contraint d’aller ailleurs.

 

Ahmed Yahia Messaoud

 

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