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La stricte observance. Avec Rancé à la Trappe, Michel Onfray (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier le 04.02.19 dans La Une CED, Les Chroniques

La stricte observance. Avec Rancé à la Trappe, Michel Onfray (par Gilles Banderier)

 

Tropisme normand mis à part (mais on aurait tort de négliger cette dimension), qu’est-ce que Michel Onfray, athée convaincu et déterminé à convaincre les autres, a bien pu aller faire à l’abbaye de la Trappe ? Inciter les moines à lire son Traité d’athéologie ou un de ses ouvrages laborieux dans lesquels il explique que Jésus est une invention (l’existence du Christ est aussi bien attestée que celle d’Alexandre le Grand, dont personne ne doute) ? Les persuader qu’ils ont dévolu leurs existences à quelque chose qui n’existe pas ? Dans ce cas, il serait venu pour rien : la règle du silence s’applique avec une particulière rigueur dans le célèbre monastère cistercien « de stricte observance » et aucun visiteur, si célèbre et si athée soit-il, n’a le droit de parler aux moines – qui d’ailleurs ne s’adressent en principe pas la parole entre eux. Comme il faut tout de même communiquer, les Cisterciens avaient jadis développé un langage gestuel élaboré, mais il n’est pas facile de prouver l’inexistence de Dieu à l’aide de gestes. Michel Onfray se serait-il rendu à la Trappe comme Voltaire à l’abbaye de Senones, pour y profiter de la bibliothèque monastique ? Non : il est venu lire un livre, un seul, la Vie de Rancé, que Chateaubriand composa en guise de pénitence.

Comme beaucoup le furent avant lui et comme beaucoup le seront après lui, Michel Onfray a été intrigué – on n’ose écrire séduit – par le choix radical que les moines ont fait : se couper du monde, renoncer à fonder une famille, à exercer un apostolat, pour vivre dans le silence une existence où chaque jour sera identique au précédent. Avec franchise, Onfray avoue avoir été tenté, jeune, par la vie monastique, car il pensait qu’il aurait ainsi le temps de lire, d’écrire et de penser (p.20-21). C’est une erreur, comme en commettent beaucoup de postulants à la vie cartusienne (le moine chartreux passe l’essentiel de son temps seul dans sa cellule, en réalité une petite maison) : la journée monastique est scandée d’obligations multiples. Aussi étrange que cela paraisse, les moines n’ont guère de temps libre. Ils peuvent lire, certes, mais pas question d’évoquer leurs lectures avec leurs confrères. Quant à publier, ce n’est pas la motivation principale du moine, même si certains ont beaucoup et bien écrit (on songe, parmi les Trappistes récents, à dom Thomas Merton, mort il y a cinquante ans).

En méditant cette œuvre étonnamment brève qu’est la Règle de saint Benoît (sans doute le seul texte législatif en vigueur depuis un millénaire et demi), en regardant autant qu’on l’y autorisa vivre les moines, Michel Onfray s’est aperçu qu’ils pratiquaient à un degré éminent les vertus prisées par les sages antiques. Dom Calmet (abbé de Senones lorsque Voltaire s’y présenta) le remarquait déjà : « Tout ce que le judaïsme a produit de plus relevé, se retrouve retracé d’une manière très sublime dans la vie des anciens solitaires. Tout ce que la philosophie a inventé de plus excellent pour former l’idée d’un sage, qui ne fut jamais qu’en idée, se remarque réellement dans la vie d’un religieux fidèle à pratiquer les devoirs de son état. C’est aussi pour cela que les Anciens appellent si souvent la vie religieuse une philosophie sainte » (Commentaire littéral, historique et moral, sur la Règle de saint Benoît, 1734, t.I, p.4-5). Anatole France le dira avec moins de ferveur : « L’Église catholique a réuni et mêlé les trois plus grandes choses que l’humanité ait connues : le prophétisme juif, la philosophie platonicienne et alexandrine, enfin l’organisation romaine. Le tout forme un ensemble qui durera encore longtemps ».

Rancé, dont Chateaubriand composa la biographie, fut le réformateur de la vie cistercienne, qu’il orienta dans le sens d’une exigence qui fascina à proportion de sa dureté. Sous son abbatiat, la Trappe enregistra parmi ses moines un taux de mortalité digne d’une campagne militaire. Cela ne découragea pas les vocations, bien au contraire. On peut y voir, au même titre que le duel, un aspect de cette pulsion de mort qui traversa le XVIIesiècle (comme toutes les époques ?). Depuis Rancé, la vie cistercienne s’est quelque peu adoucie, mais ce n’est pas un hasard si cette existence humble, disciplinée, collective, proche des rythmes naturels, a toujours séduit des hommes auparavant voués aux métiers des armes et de la terre. Pour répugnant qu’il ait paru, le pain des moines était celui des paysans et des montagnards.

Que l’institution scolaire ait longtemps goûté certaines oppositions (Corneille et Racine, Voltaire et Rousseau) ne signifie pas qu’elles aient été dénuées de fondement (outre leur antipathie réciproque, Voltaire et Rousseau mettent en œuvre des anthropologies distinctes). Une autre opposition, dont parle Michel Onfray, met aux prises l’abbé Rancé et dom Mabillon, le savant Bénédictin, auteur du De Re diplomatica (1681), une œuvre aussi importante pour la science de l’histoire que le seront les Principia mathematica de Newton, parus six ans plus tard, pour la physique. Dom Mabillon et Rancé s’affrontèrent par livres interposés et l’abbé de la Trappe retrouva à cette occasion la morgue aristocratique de sa jeunesse. On sait que dom Mabillon avait raison, même si l’énergie dépensée dans cette querelle eût pu être mieux utilisée à d’autres fins. Occupée à des querelles internes, l’Église se trouva dépourvue lorsque survint l’offensive des « philosophes » (une vétille : le fils de Racine se prénommait Louis, p.93).

Comme saint Paul (qu’Onfray poursuit d’une haine sans trêve), Rancé fut un converti. Dans la représentation qui fut donnée de sa conversion, il entre, comme dans bien des récits de conversion, une part de légende (on représente en général Shaul/Paul tombant d’un cheval, que le texte biblique ne mentionne pas). Après d’autres, Michel Onfray ruine certaines légendes entourant Rancé (la tête coupée de la duchesse de Montbazon ; le caractère instantané d’une conversion qui prit en fait plusieurs années). Parmi les moines que Michel Onfray aperçut à la Trappe, peut-être, sans doute, y avait-il des convertis, mais nul ne le saura. Si notre philosophe ne croit pas en Dieu, il a découvert des hommes qui refusent de tricher avec Lui.

 

Gilles Banderier

 


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A propos du rédacteur

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Docteur ès-lettres, coéditeur de La Lyre jésuite. Anthologie de poèmes latins (préface de Marc Fumaroli, de l’Académie française), Gilles Banderier s’intéresse aux rapports entre littérature, théologie et histoire des idées. Dernier ouvrage publié : Les Vampires. Aux origines du mythe (2015).