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La statue des amoureux, par Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel 03.07.18 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

La statue des amoureux, par Tawfiq Belfadel

Dans un pays d'Asie, il y a une plage fascinante. Unique. Les touristes viennent des quatre coins du monde pour admirer sa beauté. Dans cette plage, il y a une statue dorée, clouée sur un rocher, à quelques pas de l’eau diaphane. Semblable aux statues de Bouddha, elle représente une femme tenant une flûte dans la bouche.

Splendide, la statue brille de loin. Les marins la prennent pour leur phare, leur guide. En revanche, elle demeure solitaire et délaissée : les touristes, harcelés par la canicule, préfèrent se baigner que d’admirer un objet momifié.

Grâce à mes lectures sur le Bouddhisme, j’ai découvert le secret de cette statue. C’est une femme qui venait, en compagnie de son amant, chaque soir contempler le coucher de soleil sur la plage. Ils se racontaient des histoires et échangeaient des baisers torrides. Avant de rentrer chez eux, la jeune fille jouait à la flûte pour bercer le cœur de son homme. Un jour, après avoir fait l’amour, l’amant décida de se baigner mais disparut dans les abîmes de la mer. Elle le cherchait jusqu’au matin en criant son nom, en jouant de sa flûte, sans le retrouver. On raconte qu’un esprit féminin qui habitait en mer était amoureux du jeune homme et profita de cette occasion pour le ravir. Le posséder. Déchirée par le chagrin, la jeune amante sanglotait chaque instant jusqu’à devenir une statue.

La légende raconte aussi que cette statue guérit les âmes mélancoliques. Il faut s’agenouiller face à elle et raconter son histoire. La statue écoute et absorbe toute la tristesse du pèlerin. Au moment où elle commence à jouer de sa flûte, l’âme blessée est définitivement guérie. Le son de la flûte est un signe de délivrance.

Cet été, je visite la célèbre plage. Sans intention de me baigner. Je veux raconter à la statue ce malaise qui me consume depuis des lustres. Et pouvoir enfin m’en débarrasser. Purifier mon âme. Mon histoire est tragique : j’avais une belle amante. Nous nous aimions platoniquement. Un jour, la guerre civile se déclencha et déchiqueta le pays. Elle voulait partir loin. Je refusais en lui répétant : « je serai toujours étranger loin de ma terre natale ». Elle a quitté le pays sans jamais retourner. Je pleure cette séparation jour et nuit. Seule la statue peut me délivrer de cette souffrance.

Chaque jour, je viens raconter face à la statue. Elle absorbe. La nuit, je sens un vent balayer mon âme, la purifier de l’intérieur. La délivrance est proche.

J’ai terminé mon histoire mais la statue n’a pas joué de sa flûte. Aucun son. Je lui embrasse les pieds et la supplie de me sauver. Soudain, j’entends une petite voix sortir de son instrument : « Je n’ai pas soufflé parce que tu aimes encore cette femme. Tu n’es pas prêt à l’oublier. Continue à l’aimer : aimer un absent est une sagesse non une malédiction. Moi aussi je fais de même ».

 

Tawfiq Belfadel

 

Source photo : Meryl Mille (https://www.merylmille.com)

 

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A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

 

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.