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La seule fin heureuse pour une histoire d’amour, c’est un accident, João Paulo Cuenca

Ecrit par Benjamin Dias Pereira 06.02.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Langue portugaise, Roman, Amérique Latine, Editions Cambourakis

La seule fin heureuse pour une histoire d’amour, c’est un accident, janvier 2014, traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec, 141 pages, 18 €

Ecrivain(s): João Paulo Cuenca Edition: Editions Cambourakis

La seule fin heureuse pour une histoire d’amour, c’est un accident, João Paulo Cuenca

Roman brésilien à la japonaise ou roman brésilien à la japonaise, La seule fin heureuse pour une histoire d’amour, c’est un accident est tout bonnement un OLNI (Objet Littéraire Non Identifié). Et, c’est plutôt sa provenance qui semble douteuse. La littérature et la culture nippones ont influencé bien des auteurs – notamment au pays de la samba, du fait même de la forte communauté japonaise qui y vit depuis le début du XXe siècle. L’auteur, Bernardo Carvalho, évoquait il y a peu le lien qui existe entre le Brésil et le pays du Soleil-Levant dans son roman Le soleil se couche à São Paulo (2008) – où Tōkyō nous était grandement décrite à travers les yeux d’un gaijin (étranger en japonais) ou plutôt d’un nisei, terme qui désigne un émigré japonais de deuxième génération.

Là où João Paulo Cuenca fait fort, c’est qu’il nous décrit l’univers tokyoïte à travers les yeux d’un natif mais surtout à la manière d’un natif. Le Tōkyō secret dans lequel évolue Shunsuke – le personnage principal – n’est pas sans rappeler le Londres de 1984 puisqu’à l’aide d’un gigantesque système d’espionnage notre héros vit sous l’observation constante des agents de son père, M. Okuda qui satisfait ainsi ses pulsions malsaines et perverses voire sadiques envers « [s]on petit fugu débile ».

Écrit lors d’une résidence prolongée dans la capitale nippone, on retrouve dans son troisième roman les influences des grands noms de la littérature japonaise du moment : le surréalisme et l’onirisme d’Haruki Murakami, la thématique fétichiste de Yōko Ogawa ou encore le cynisme de Ryū Murakami. Le Brésilien y rajoute des influences occidentales mais aussi son propre style – un style parfois froid, cru – une écriture parfois blanche, purement informative et informatique ou encore une langue poétique, selon les personnages.

Composé de trente et un courts chapitres, nombre qui s’associe aux trente et un mores de la poésie traditionnelle tanka, les narrateurs du récit sont nombreux et l’on suit ainsi M. Atsuo (Langouste) Okuda – un vieux poète richissime –, Yoshiko – sa poupée androïde à cinquante millions de yens –, M. Suguro Shibata – un professeur spécialiste du fugu et maître de la salle d’observation (salle du périscope) –, Shunsuke et sa maîtresse Misako mais surtout sa digne remplaçante, Iualana Romiszowska – grande blonde polonaise – rencontrée dans un bar à hôtesses.

Empreint de japonité – aussi bien celle d’un Japon traditionnel avec ses us et ses coutumes mais surtout son art, comme le tanka, que celle d’un Japon moderne avec sa pop culture, ses poupées androïdes, ses clubs d’hôtesses, ses love hotel –, La seule fin heureuse pour une histoire d’amour, c’est un accident est avant tout un récit universel et une réflexion sur l’amour, le désir, la perversion de ces deux derniers sentiments mais aussi sur la vie, le regard extérieur qui pèse sur les individus et ainsi sur ce monde moderne. Le tout, entre poèmes, transcriptions et enregistrements, confessions et interrogations ou encore récits de rêves et de souvenirs.

« M. Okuda a essayé de me l’expliquer en disant que le temps est ce qui sépare le passé du futur, et que pour le mesurer il existe des systèmes comme les montres et les calendriers, qui sont comme des cachots miniatures car personne ne peut échapper au temps, qui est la seule chose qui place tous les êtres humains sur un pied d’égalité, avec la mort, évidemment, qui marche main dans la main avec le temps – tout le temps ».

Ce temps qui est alors frontière, barrière et geôle. L’homme est prisonnier de son quotidien et tente à peine de s’échapper de son petit statut de salaryman moyen, tel notre héros Shunsuke. Le métro semble alors en être le catalyseur. Même lors de nos moments libres, on ne peut se soustraire à ce dernier qui représente un danger – aussi bien psychologique que physique et qui nous mène petit à petit à notre perte.

Le temps se répète, les paroles aussi :

« La rame s’arrête.

Le paysage que l’on voit cesse d’être un fatras de traits horizontaux pour se figer en courbes lumineuses derrière la pluie […] »

Seule la fin diffère :

« Le parcours de ma main jusqu’à son corps est interrompu lorsque, après une secousse, la rame se remet à rouler » (Chap. XII).

« Et le parcours de ma main jusqu’à ton corps sera interrompu par l’explosion » (Chap. XXX).

Et le lecteur, tout juste rescapé, se rappelle alors cette maxime :

« Un jour, tu comprendras que la seule fin heureuse possible pour une histoire d’amour, c’est un accident sans survivants ».

Un récit décalé, hors norme, intrigant et qui nous subjugue telle une vague jusqu’aux derniers instants et nous laisse épuisé, déboussolé sur le rivage nous remettant à peine du roulis des flots.

 

Benjamin Dias Pereira

 


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A propos de l'écrivain

João Paulo Cuenca

 

Étoile montante de littérature sud-américaine, classé parmi les 20 meilleurs écrivains brésiliens de moins de 40 ans par la revue Granta, João Paulo Cuenca a vu le jour en 1978 à Rio de Janeiro. Économiste de formation, chroniqueur dans la presse, il publie son premier roman en 2003. La seule fin heureuse pour une histoire d’amour, c’est un accident est son troisième roman, le premier traduit en français. Il explore des sentiers que la littérature de son pays n’a pas pour habitude de fouler et nous livre des romans-monde.

 

A propos du rédacteur

Benjamin Dias Pereira

 

Rédacteur

Benjamin Dias Pereira a étudié l’Histoire avant d’en revenir à la littérature. Amoureux du monde et des cultures étrangères, les livres sont pour lui une invitation au voyage et à la découverte, aussi bien dans l’espace que dans le temps, de manière physique ou intérieure.