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La Robe de Madame Kilibarda, Tiodor Rosić

Ecrit par Claire Mazaleyrat 23.10.15 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, Nouvelles, Pays de l'Est, Serge Safran éditeur

La Robe de Madame Kilibarda, septembre 2015, traduit du serbe par Alain Cappon, 188 pages, 18,90 €

Ecrivain(s): Tiodor Rosić Edition: Serge Safran éditeur

La Robe de Madame Kilibarda, Tiodor Rosić

Chroniques de la ville de pierre

En près de vingt nouvelles, l’auteur serbe plonge son lecteur dans un univers fantastique, peuplé de doubles fantomatiques, de détails révélateurs d’une autre réalité possible derrière l’apparence morne et bien réglée du quotidien. Appartements de petites villes de province, fonctionnaires de la morgue et petits arrangements minables pour spolier un héritage, jours de neige et taxis de nuit sont les éléments de ce quotidien trivial, peu propice à la rêverie fantasmatique. Et pourtant l’inquiétude s’insinue partout, faisant de ces nouvelles brèves le lieu d’une hallucination terrifiée.

Paru en Serbie en 1987, le recueil témoigne avant tout d’une époque, comme frigorifiée sous une neige tenace, où l’absurde a pris le pas sur la normalité. Après la mort du général Tito, alors que les nationalismes s’exacerbent et créent des tensions de plus en plus vives dans les pays de la Yougoslavie, le système communiste n’est plus lui-même qu’une structure fantôme, et le contexte de la première édition de ces nouvelles semble important pour comprendre leur climat inquiétant : dans un monde chaotique, disparitions et dédoublements, hypertrophie d’un « Matou » qui envahit peu à peu l’espace des humains et aquariums géants où l’on pêche des morts en état de décomposition avancée contribuent à rendre compte d’une certaine vision du pourrissement d’une société prêt d’éclater – ou de disparaître.

Ces nouvelles disent donc moins la réalité serbe qu’elles n’en laissent entrevoir le délitement en témoignant du climat de l’époque : au point de rupture, les personnages se trouvent face à leur pire cauchemar, se réveillent à côté d’une vieille sorcière, se font absorber par des formes blanchâtres qu’ils ont eu le malheur d’appeler d’une cabine téléphonique, rencontrent le personnage du roman qu’ils lisaient et devinent quelle sera leur fin imminente : tous se trouvent confrontés à l’horreur pure d’une révélation qui reste elliptique, et dont toute la puissance tient précisément du silence des non-dits.

(« Ce qui arriva à l’étudiant Miodrag Tomić alors qu’il lisait Ma rencontre avec lui d’A. Komarov ») : « Une vague perplexité de nouveau le saisit. Il se leva. Regarda en direction de la fenêtre. Derrière le rideau, rien. Des yeux, il fouilla les coins. Toujours rien. Il alla dans la salle de bains. Les robinets étaient fermés, le chauffe-eau allumé. Il le coupa. Il n’aimait pas le laisser branché la nuit. Il lui semblait, parfois, que quelque chose s’y accumulait pendant son sommeil, s’y condensait ; quelque chose susceptible d’éclater, d’exploser, d’effondrer les murs. Il appréhendait d’être broyé, enseveli sous les briques, inondé, ébouillanté. Il éteignit » (p.35).

Cette appréhension tenace de l’étudiant en pleine lecture, qui ne parvient plus à distinguer les plans, ceux de la fiction, de ses cauchemars et de la réalité, rappelle la très courte nouvelle de Cortazar, Continuité des Parcs, dans laquelle le lecteur plongé dans sa lecture devient le malheureux protagoniste – la victime – de l’histoire qu’il est en train de lire, dans une fusion des deux niveaux de réalité. Mais l’angoisse est déviée dans la nouvelle de Rosić de sa trajectoire attendue, ce qui renforce le trouble du lecteur : c’est un nom mystérieux sur la couverture qui s’incarne dans la réalité, plutôt qu’un personnage du récit, déstabilisant le lecteur (l’étudiant et le second lecteur, celui de la nouvelle) parce que l’horreur surgit par un chemin détourné, parce que c’est toujours sur le plan de la réalité, finalement, que l’horreur est la plus insupportable, la plus réelle. La lecture n’était qu’un leurre destiné à renforcer le climat de tension.

C’est en effet dans une réalité décrite avec une extrême minutie que s’incarnent ces êtres terrifiants venus des ténèbres pour envahir l’espace et occuper la place des vivants, comme autant de spectres. Comme dans les nouvelles de Gogol, l’univers bureaucratique des petits fonctionnaires est passé au crible d’une vision réaliste, parfois satirique. C’est dans leur grisaille et leur petitesse qu’un pauvre homme entend résonner l’étrange mélodie d’une flûte dont il ne comprend pas qui en joue ; c’est dans un appartement misérable que la bête immonde saisit l’étudiant désargenté qui a répondu à une petite annonce pour se loger à moindre coût :

(« La maison où l’on fabrique du savon ») : Une vieille femme l’introduisit dans un couloir qui cadrait bien avec l’air décrépit de la maison. Sombre, froid, il exhalait des relents de chou, de moisi, d’urine. Le tapis sur le sol portait de nombreuses traces de brûlures, le bois de l’armoire était pourri, le plâtre des murs s’écaillait » (p.115).

Dans cet univers marqué par la décomposition et la peur, ce qui survient est le cauchemar pur : le surgissement du monstre par la trappe de la chambre d’étudiant par exemple, ou l’infanticide qui suit l’Enfantement. Figures de vampires et de monstres, araignées géantes venues tisser leur toile sur le bas-ventre de la parturiente qui gît dans le sang et les déjections, odeurs de moisissure et cadavres gisants dans des caves, peuplent cet univers macabre de fin du monde. Mais lorsque ce n’est pas l’horreur absolue qui domine, c’est sans doute encore plus angoissant. De nombreuses nouvelles mettent en scène des disparitions ou des déperditions. Répondant à l’atroce naissance d’un enfant fruit de l’inceste dans la solitude et la folie dans Enfantement, la nouvelle Promenade, grains de blé, photographie, met en scène une mère qui est soudain dépossédée de son enfant lorsque d’autres personnes vers qui il s’élance lui demandent ce qu’elle vient faire là. Dans ces nouvelles, comme dans Mariage à la mairie de Stari Grad, Tiodor Rosić met en scène la cruauté humaine, la violence des rapports familiaux et sociaux, et l’angoisse n’est plus seulement celle qui nous étreint à la vue de l’inexplicable, du mystère insondable ou de l’angoisse en forme d’araignée velue issue des bas-fonds du cauchemar : l’ancrage réaliste et la sauvagerie des rapports entre humains redevenus sauvages est sans conteste plus épouvantable encore que les étranges récits de disparitions et de dédoublements.

A la fin du recueil, cependant, comme une éclaircie au cœur de l’horreur vers laquelle on glisse du début à la fin du livre, deux nouvelles s’ouvrent sur une nature heureuse, qui accompagne les personnages vers une mort sereine. La disparition apparaît alors comme une bénédiction, au vu de l’horreur qu’est l’univers quotidien. Les deux derniers récits du recueil laissent en effet le lecteur s’échapper vers des horizons à la fois plus fleuris et regardés avec une précision qui en laisse voir toute la menace cachée, dont la dernière des héroïnes du recueil parvient pourtant à se défaire par un simple geste : le grand ménage, l’aération de toute la chambre, le bain. Cette toilette, si elle comporte un aspect mortuaire, semble tout de même salutaire, et cette purification accompagne la fin du recueil comme si l’auteur invitait ses lecteurs à laisser entrer les « scintillements de lumière » du dehors dans la maison qui abrite encore des cauchemars menaçants. Comme dans les nouvelles d’Ismaïl Kadaré écrites à la même période dans l’Albanie d’Enver Hodja, il est difficile de ne pas voir dans ces dernières nouvelles si lumineuses une métaphore de l’ouverture salutaire pour chasser « le violacé et le gris argenté cendré (…) épais, visqueux » qui fait mourir le pays, et l’asphyxie dans une interminable quarantaine.

 

Claire Mazaleyrat

 


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A propos de l'écrivain

Tiodor Rosić

 

Né en 1950, Tiodor Rosić enseigne la langue et la littérature serbes. La robe de madame Kilibarda est le premier de ses livres traduit en français (source éditions Serge Safran).

 

A propos du rédacteur

Claire Mazaleyrat

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Née en 1981, j'ai enseigné plusieurs années en région parisienne et vis actuellement à Oran, en Algérie.

Je m'intéresse évidemment à la littérature, française et étrangère, contemporaine. Je suis particulièrement attachée à la littérature sud-américaine, et à la littérature maghrébine, du fait de ma situation géographique. J'écris des articles de critique plus proches de la chronique de lecture subjective que de la critique académique sur mon blog.