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La porte sans entrée, Approche du zen, Antoine Arsan (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 13.02.20 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

La porte sans entrée, Approche du zen, Antoine Arsan, Gallimard, avril 2019, 144 pages, 14,50 €

La porte sans entrée, Approche du zen, Antoine Arsan (par Matthieu Gosztola)

Ce livre de la collection Hors série Connaissance chez Gallimard semble être l’émanation, le parfum d’une citation de La Semaison du poète Philippe Jaccottet, comme si un essai pouvait être un parfum et une citation une fleur : « L’attachement à soi – écrit Jaccottet – augmente l’opacité de la vie. Un moment de vrai oubli, et tous les écrans les uns derrière les autres deviennent transparents, de sorte qu’on voit la clarté jusqu’au fond, aussi loin que la vue porte ; et du même coup plus rien ne pèse. Ainsi l’âme est vraiment changée en oiseau ».

« Un jour ou l’autre, remarque Antoine Arsan, dans un moment de silence et de paix – devant la profondeur d’un paysage –, nous avons tous fait l’expérience inopinée qu’un courant serein nous saisit, qu’il nous emporte dans un sentiment vague où se devine un peu de l’infini. Il semble qu’un vieux lien qu’on croyait disparu vibre encore, nous parviennent son écho assourdi, irrépressible et entêtant, et l’intuition qu’en nous quelque chose de souterrain répond soudain à l’universalité du monde. Et voilà justement qu’il nous appelle à lui, nous entraîne, ou bien nous nous figurons le rejoindre – nous ne nous appartenons plus : enlevés à nous-mêmes, nous voilà confondus, absorbés dans le Beau, comme s’impose une évidence, ou peut-être une vérité. Intime parousie où nous voulons déceler le divin ».

Antoine Arsan se veut frère de Michaux qui rapporte, avec l’exactitude d’un endormi réveillé à l’intérieur de son rêve et confronté entier à la splendeur de la fêlure : « instantanément dépouillé de tout comme d’un pardessus, j’entrais en espace. J’y étais projeté, j’y étais précipité, j’y coulais. Par lui happé violemment, sans résistance… ». En ce sens, « [c]ontemplation », « c’est être reçu », précise l’auteur de L’Espace du dedans. Antoine Arsan fait cette expérience – et entraîne le lecteur à sa suite – du moment où l’on reçoit le ciel et où le ciel nous reçoit, du moment, comme l’épèle Michaux, où l’espace nous « espacifi[e] ». Pour cela, il rend son « cœur à l’écoute d’un cœur mystérieusement plus vaste », pour reprendre la formulation d’André Velter. Il fait que la carène de son cœur soit épousée par les courants en frémissements épars du lointain qui est aussi son familier : le Japon (l’on songe à la floraison des cerisiers, au passage des grues, à la pleine lune de l’automne, au brame des cerfs ou à la première neige de l’hiver, l’on songe aux jardins secs…).

Mais ç’aurait pu être – tout aussi bien – le Rajasthan, le désert de Thar, le site bouddhique d’Angkor Thom au Cambodge, le village de Sils-Maria dans les Grisons où résida Nietzsche, le rocher de Duino où Rilke composa ses Élégies, la tombe d’Antonio Machado à l’entrée du cimetière de Collioure avec sa boîte aux lettres toujours en éveil. Dans tous les cas – et c’est ce que le zen nous invite à faire –, il s’agit de rassembler sur soi. Arnaud Villani résume dans son Précis de philosophie nue : « Rassembler sur soi veut dire : être plusieurs, s’articuler multiple, se sentir pousser des bras et des jambes, des torses et des têtes en tous sens, devenir poulpe. Plus l’on fait un, plus l’on multiplie. Quelle est cette énigme ? La contemplation, qui annule la différence entre le percevant et le perçu, me donne de devenir tout ce qu’on croirait hors de moi […]. La richesse vient du retournement. Je me retrouve si je me perds, je suis vêtu comme nu, je m’élargis à devenir un point. À force d’involontaire, c’est l’unité du monde que je ressens comme mon propre. Perdant le moi, je suis, au bord du bois, du silence qui veut marcher. […] Dès que je suis l’accueil, tout m’accueille, il a suffi d’être un pour que le monde me revienne comme au nid. […] Nous n’avons rien sur cette terre à posséder que notre sensibilité, à maintenir que le calme rayon qui, de nous, se pose sur ceux qu’il illumine, à contenir que l’art modeste de la joie, à retenir que notre vertébralité qui sait se plier aux épousailles, à tenir que le pari d’une action qui se confondrait avec un non-agir, d’une contemplation qui serait l’autre face de l’action ».

Antoine Arsan semble mû, dans son travail, par cette constatation – fruit mûr – de Pierre-Albert Jourdan : « Où tu respires il y a une Respiration. C’est très simple mais tu l’oublies. Ta respiration, elle, ne l’oublie pas. Peut-être est-elle à même, si tu y portes attention, de te la faire retrouver ». Cette respiration est cela seul qui importe – nous indique le zen –, interdisant l’épanchement, empêchant que l’émotion se rhétorise par le langage, par son déploiement sagace. Interdisant aussi le raisonnement, puisqu’il n’y a pas de causalité, jamais, puisque tout est impermanence. Là se trouve précisément la limite de La porte sans entrée. L’on aimerait que cet essai soit un peu moins lourdement didactique (c’est un défaut qui n’est pas présent à chaque page), soit comme, au Japon, ces jardins verts qui ont « l’opulence contenue de ces grands kimonos de soie qu’on tissait jadis à Osaka, aux larges manches, aux plis épaissis de secrets. On ne peut les voir déployés, toujours ils semblent préserver quelque chose d’eux-mêmes, et leur élégance est aussi dans cet art de dissimuler […] ».

L’on rêverait que cet essai soit autrement publié. Soit présenté comme un livre japonais : « Le livre, même lui, est fragile au Japon. Notre codex a un côté déterminé, robuste, avec ses pages dont chacune est fixée, la caution de sa tranchefile, sa reliure-forteresse, ses nerfs, ses coins de renfort, ses ferrures. Dans son mince coffret de carton, le livre japonais fait illusion : à peine a-t-on défait ses attaches en lacets de poupée qu’il déroule tout seul ses pages, fragile accordéon qui s’offre, prêt à s’abandonner ; et il demeure ainsi, ouvert, quand notre livre veut toujours se fermer ». L’on pourrait même faire fleurir son rêve jusqu’à imaginer cet essai traduit en japonais, et calligraphié : « Nous sommes inscrits dans un puissant courant déterministe, auquel rien ne saurait échapper. Tout s’enchaîne, tout se tient, d’où le livre, avec son début, son milieu et sa fin, sa reliure, son écriture même – longtemps les mots qu’on trouvait écrits dans les pages d’un codex n’étaient pas séparés comme ils sont aujourd’hui, mais attachés les uns aux autres. L’écriture japonaise n’a pas cette constance un peu formelle de notre caroline, légère mais bien disciplinée. Et si elle sait utiliser les caractères, elle repose d’abord sur la calligraphie. C’est en elle, si proche de la flèche qu’on tire à l’arc, que culmine la force de l’instant ».

Aussi, si Antoine Arsan, ce que son précédent essai montrait, éprouve une passion inaltérable pour le haïku qui fait advenir « l’instant, soudain cristallisé, précieux d’être éphémère », plus encore que d’avoir sur soi, dans le souci d’être bellement accompagné, la mémorable anthologie-promenade de Maurice Coyaud Fourmis sans ombre, le livre du haïku (Phébus, collection Domaine japonais, 1995), l’on aura profit à ouvrir sa lecture de La porte sans entrée en feuilletant – le détour par la Chine sera incroyablement vivifiant – les ouvrages de François Cheng parus chez Phébus : L’Espace du rêve, mille ans de peinture chinoise (1980) ; Chu Ta, 1626-1705, le génie du trait (1999) ; D’où jaillit le chant, la voie des fleurs et des oiseaux dans la tradition des Song (2000) ; Shitao, 1642-1707, la saveur du monde (2002) ; Toute beauté est singulière, peintres chinois de la voie excentrique (2004).

 

Matthieu Gosztola


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com