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La photographe Sarah Moon au Musée d’Art Moderne de Paris (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 11.12.20 dans La Une CED, Les Chroniques

La photographe Sarah Moon au Musée d’Art Moderne de Paris (par Matthieu Gosztola)

 

L’exposition « PasséPrésent » présentée par Le Musée d’Art Moderne de Paris du 18 septembre 2020 au 10 janvier 2021 est une occasion qui nous est donnée de découvrir ou redécouvrir l’œuvre de Sarah Moon. Saisissons-la.

Si « parler, ce n’est pas voir » (Maurice Blanchot, L’Entretien infini), s’il existe « une disjonction entre le voir et le dire » (Gilles Deleuze, Pourparlers), l’œuvre de Sarah Moon est l’occasion perpétuelle, quoique parcimonieuse, d’une théorisation de la pratique photographique. Cette pratique du soleil sur le monde.

« Avec la Photographie, nous entrons dans la Mort plate », prévient Roland Barthes dans La Chambre claire. Moon ne nie pas l’étreinte de la photographie avec la mort, écrivant : « Toutes les photographies sont le témoin, si ce n’est le souvenir d’un moment qui autrement serait perdu pour toujours ». Ce moment élu devient dramatique à hauteur de son élection, sauvé de la mort autant que renvoyé à elle. Parvenant au présent de nos vies tout en signifiant irrévocablement sa distance, son passé.

Mais Moon s’attache précisément à montrer en quoi « le regard est l’instrument par où la lumière s’incarne », ainsi que l’écrit Jacques Lacan dans « Qu’est-ce qu’un tableau ? ». « [J]e suis regardé, c’est-à-dire je suis tableau », ajoute le psychanalyste. Afin de faire en sorte que tout ce qui est regardé soit tel, Moon s’attache à retravailler incessamment l’image : dégradations écloses lors du développement minutieusement orchestré par Patrick Toussaint ; taches, accidents de lumière ; flous permis par un mouvement impromptu claquemuré librement dans son imprécision au moyen du temps agrandi de la pose ; flous « imprimés » sur le papier photographique…

Il y a présente chez cette photographe une volonté de « transforme[r] la réalité », de « la détourne[r] à [s]on profit » (au travers déjà des mises en scène qui sont pour elle l’indispensable prélude). Mais si Moon dit s’évader dans la photographie, les modifications apportées sur le terrain originel de l’image sont surtout, contrairement à ce qu’il semble de prime abord, façon de rendre sensible la beauté de ce qui s’impose. De ce qui s’impose au point de tenir entièrement captive l’attention pour la faire se révéler à elle-même autant qu’à ce qui est. « [E]t je suis reconnaissante d’avoir vu ce qui n’était pas prévu ».

Retravailler l’image, oui, mais pour lui permettre de se fondre en sa nudité originelle, celle-ci serait-elle fantasmatique. Aussi les modifications apportées naissent-elles entièrement de ce qui est capté, de son surgissement, de l’inattendu que cela projette et au sein duquel cela se meut. « [J]e ne sais jamais très bien d’avance ni ce que je veux, ni ce que je vais exprimer et je ne cherche pas à le savoir, de peur de fausser l’instant en l’anticipant, de détourner le hasard et surtout parce que souvent, c’est en photographiant que je vois surgir les fantômes ».

Cette théorisation est passionnante dans la mesure où elle enrichit notre regard sur l’œuvre de Moon, ne la clôturant jamais dans une signification précisée mais au contraire usant des mots comme d’un instrument dynamisant d’ouverture de l’image sur elle-même. Là où la réflexion de Moon s’avère bouleversante, c’est en nous forçant à renouveler notre rapport au monde, à faire en sorte qu’il devienne musical. Moon nous invite à considérer ce qui s’offre aux sens comme un ensemble infini d’harmoniques face auxquelles il s’agirait de s’accorder, les yeux ouverts – comme une main peut s’ouvrir – dans le cours du visible, nappe phréatique communiquant avec toutes les strates de l’émotion.

Moon va plus loin que la photographe allemande Germaine Krull qui avançait : « Chaque angle nouveau multiplie le monde par lui-même ». Elle va jusqu’à cet aveu : « Quelquefois je ne suis même pas sûre d’avoir vu ce que j’ai cru voir ». Alors s’agit-il pour la photographe d’agrandir ce trouble, en pétrissant la pâte de l’image. « Une œuvre d’art », notait déjà Valéry, « devrait toujours nous apprendre que nous n’avions pas vu ce que nous voyons ».

 

Matthieu Gosztola


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com