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La Peur au milieu d’un vaste champ, Mustafa Taj Aldeen Almosa (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel 05.03.20 dans Actes Sud, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Nouvelles, Pays arabes

La Peur au milieu d’un vaste champ, Mustafa Taj Aldeen Almosa, janvier 2020, trad. arabe Amal Albahra, 208 p. 20 €

Edition: Actes Sud

La Peur au milieu d’un vaste champ, Mustafa Taj Aldeen Almosa (par Tawfiq Belfadel)

Le recueil réunit 32 textes choisis parmi des recueils de nouvelles publiés entre 2012 et 2020.

Le recueil comprend différentes histoires : de ce rat qui sauve des êtres peints dans des tableaux, à ces hommes vivants dont les noms sont publiés dans la liste des décédés dans un journal, en passant par cet homme transformé en épouvantail par le génie d’une vieille théière…

Le recueil peint des thèmes dont certains sont très récurrents : la guerre, la mort, et l’amour. La guerre sert de décor à plusieurs nouvelles. Elle est représentée sous forme de bombardements et de balles. Elle contraint les habitants à l’exil, souvent en Turquie ou à l’enfermement dans une chambre ou un sous-sol. « Cela faisait deux mois que j’étais sur le point de quitter cette ville avec ma mère, car la guerre était devenue de plus en plus horrible » (p.120). Elle sert souvent à introduire le fantastique : des cadavres qui se réaniment, apparition de fantômes, métamorphoses… Par exemple dans la nouvelle Le Juge de l’exécution capitale, les personnes tuées par pendaison reviennent à la vie pour tourmenter le juge qui les a condamnées.

La mort est omniprésente. « La mort vit dans mon imagination. Et moi je vis dans la pensée de la mort. Chaque jour mon cœur meurt mille fois » (p.86). Parfois elle est ordinaire, vraisemblable, comme les victimes d’un bombardement. Très souvent, elle est surnaturelle, absurde, étrange ; par exemple, en temps de guerre, un homme et son amante sont découverts par son épouse ; la jeune fille se fige, devient une vraie statue, et se brise par chagrin.

L’amour est aussi présent dans le recueil et traverse plusieurs nouvelles. Il symbolise la vie, la jouissance, l’insouciance en temps de guerre. « Dès le début de la guerre, il avait passé ses nuits à boire et à chanter d’une voix horrible jusqu’au matin, puis il dormait toute la marinée » (p.152). Aimer c’est fuir la guerre. Souvent les histoires d’amour sont marquées d’étrangeté, à mi-chemin entre réalisme et fantastique. Une nouvelle présente un personnage qui tombe amoureux d’une femme peinte dans un tableau ; dans un autre texte, un homme tombe amoureux d’un genou d’une femme étrangère…

L’auteur mêle habilement divers genres : le réalisme, l’absurde, le fantastique, le conte, la parabole, la science-fiction. Dans un même texte, on glisse d’un genre à l’autre. Cette cohabitation des genres donne de l’originalité et de la beauté aux textes.

L’auteur anime les objets et les animaux. Un rat doué de sentiments et d’intelligence sauve des êtres peints dans des tableaux. « Le rat sentit son cœur écrasé, ou plutôt anéanti, en imaginant le sort misérable de cet homme au bras amputé » (p.21). La peinture est omniprésente : de temps en temps, l’auteur insère un tableau dans une intrigue. Les toiles ne sont pas de simples objets mais des « êtres » qui regardent, sentent, et bougent. Par exemple dans la nouvelle L’Insurrection d’un serpent, un serpent peint sort du tableau après la mort de l’artiste. En évoquant souvent la peinture, l’auteur rend hommage aux « habitants » des tableaux qui sont les seuls épargnés par la guerre et ses conséquences. Dans une nouvelle, l’auteur introduit cette dédicace « Aux habitants des tableaux ».

Si certaines nouvelles ont lieu en Syrie, d’autres sont universelles. L’auteur fait référence aussi à des textes universels comme La Belle au bois dormant, Cendrillon, Aladin et la lampe merveilleuse, ou la sorcière à balai. Ainsi, l’auteur n’enferme pas son imagination et sa plume dans cette Syrie déchiquetée par la guerre : il s’adresse au monde depuis la Syrie.

Dans certains textes, le narrateur s’adresse au lecteur : l’effacement de la distance entre fiction et réalité, comme au théâtre de Brecht. Cette technique attire davantage l’attention du lecteur et l’incite à s’investir dans le texte. « Cher lecteur, je te conseille de ne pas lire ce conte » (p.124).

Le recueil présente des nouvelles brèves, embellies par le croisement des genres, à la lisière du vraisemblable et du surnaturel. Un éventail bariolé où se mêlent les genres et les sentiments. C’est une satire contre la peur et la mort, et un sensible hommage à la vie en temps de guerre.

 

Tawfiq Belfadel

 

Né en 1981 en Syrie, Mustafa Taj Aldeen Almosa est nouvelliste et dramaturge. A cause de la répression, il s’expatrie en Turquie. Ses nouvelles sont traduites dans plusieurs langues.

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A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

 

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.