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La petite barbare, Astrid Manfredi

Ecrit par Pierrette Epsztein 22.09.15 dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Roman, Belfond

La petite barbare, août 2015, 160 pages, 15 €

Ecrivain(s): Astrid Manfredi Edition: Belfond

La petite barbare, Astrid Manfredi

 

« Tu t’en vas sans moi, ma vie

Tu roules

Et moi j’attends encore de faire un pas

Tu portes ailleurs la bataille… »

Écrivait Henri Michaux dans un poème du recueil : Ma vie.

Astrid Manfredi a choisi cet exergue pour illustrer le propos de son premier roman, La petite barbare. Le ton du récit est donné.

« On ne dira jamais à quel point mater un mur toute la journée peut rendre fêlée » écrit-elle. Ce roman relate une histoire de murs réels, fantasmés ou symboliques qui érigent des cloisons très efficaces dans la vie et dans les têtes, des frontières qui séparent les territoires et les esprits.

L’héroïne, dont on ne connaîtra jamais le vrai prénom, est une jeune femme à la fois observatrice, narratrice et partie prenante d’aventures compliquées qui la conduisent droit dans le mur. La petite barbare se voulait Cendrillon, elle désirait quitter sa fonction de souillon pour revêtir des habits flamboyants, faire de sa vie une fête permanente, boire, rire, danser et rencontrer le Prince Charmant.Elle était belle à pleurer, écrit l’auteur, Elle croyait que sa beauté provocante lui servirait de laissez-passer vers le bonheur. Pour avancer dans l’existence, sa mère lui a donné comme seul viatique cette phrase : « Les vacances, c’est dans la tête ». L’héroïne, elle, veut que sa vie devienne des vacances perpétuelles. Pour cela, elle « portera ailleurs sa bataille ». Et elle se trouvera prise dans une réalité qui la débordera. Elle redeviendra « Cosette » et non princesse. N’en est-il pas toujours ainsi quand on veut mettre en actes ses fantasmes ?

Au terme de la chasse à l’homme de l’héroïne, sa naïveté enfantine va se trouver captive de son corps social. Quand on est né sous une mauvaise étoile, dans une cité érigée de tours de béton gris et sale où une colère noire suinte des murs, quand les parents vous ont « légué » leur vie, leur mauvais film et leurs fins de mois difficiles, il paraît qu’on peut guérir. C’est loin d’être sûr. La société va lui faire payer le prix le plus exorbitant de ses fantasmes de toute-puissance, celui de la privation de liberté. On devrait la haïr, cette petite barbare, pour sa participation passive à un acte d’une violence insoutenable qui inscrit dans la réalité la tentation sourde de la guerre armée, celle que mène son ami Esbar, son pote noir, « un grand rapace survolant la crasse », « inchangé et inchangeable, la violence en guise de poignée de main ». Elle éprouve pour lui de la tendresse, et une fascination qui va l’entraîner sur une pente mortelle, sans qu’elle ait ni la force ni la capacité psychologique de résister.

Et pourtant, cette petite barbare nous oblige à nuancer notre jugement a priori. Nous faisons sa connaissance au moment où elle est dans l’impasse la plus terrible, où elle se retrouve cloîtrée pour plusieurs années dans le dernier mur, celui de la cellule d’isolement d’une prison, totalement coupée du monde, emmurée dans ses rancœurs. On devrait trouver qu’elle n’a que ce qu’elle mérite, que la société doit se protéger.

Mais, malgré tout, dans les murs, il existe des fenêtres ouvertes sur l’extérieur et des portes qui peuvent engager à des déplacements. L’héroïne du roman d’Astrid Manfredi, que nous suivons avec une curiosité croissante au fil des pages, trouvera-t-elle une issue pour combler un peu le manque qui a été au fondement de sa vie ? Arrivera-t-elle à échapper à la répétition du même rôle et à remplacer le passage à l’acte gratuit rageur par un acte patient, laborieux et régénérateur ? Dans son texte, l’auteur nous le laisse entendre mezzo voce. Elle lâche notre main sur une lueur d’espoir. Gardons en mémoire cette perspective. Mais ne nous réfugions pas dans de fausses certitudes. Pour atteindre une trouée de lumière qui laisserait entrevoir une clairière dans cette forêt ténébreuse hérissée de murs infranchissables, de quelles clefs pour ouvrir la porte a-t-elle bénéficié ?

Sur son chemin de ronces et de cailloux tranchants, l’école, et c’est bien le drame de notre époque, ne lui a rien offert. Mais, très jeune, elle a rencontré la lecture grâce au bibliobus qui sillonnait la cité. Elle a dévoré les livres qui ont été pour elle une formidable ouverture sur de possibles ailleurs. Et, au plus fort de son désespoir, quand plus aucune lucarne ne pouvait plus éclairer sa cellule et son esprit, le dr. Neveu a su, avec son oreille, son intelligence et sa sensibilité, derrière la légitime colère, derrière la révolte, derrière les silences de la petite barbare, écouter un cœur encore capable de battre et une tête capable de penser. Dans cette situation extrême, cette personne, en lui offrant L’amant, va peu à peu l’engager, comme Marguerite Duras, à réfléchir sur tous les murs noirs qui la cernent et risquent de la pousser au repli sur soi jusqu’à étouffer son élan vital et sa singularité.

« Je ne suis pas bête même si j’ai mordu ». Et l’écriture va devenir pour la petite barbare une pérégrination au cœur d’une cité, au cœur d’une ville, au cœur de son histoire, au cœur de son passé empli de douleurs, de manques, de trous, de vide et aussi au cœur de multiples histoires singulières qui se croisent, se frôlent, se lient, se délitent dans la déchirure et nous dévoilent tous les ressorts cachés au plus profond d’une société, toutes les failles dissimulées, toutes les turpitudes masquées sous des oripeaux de la bienséance « des gens comme il faut », de ces gens d’autoroute qui ont leur trajet tout tracé et qui, eux, habitent dans les immeubles cossus des quartiers aisés de la capitale, aux façades enrichies de pierres de taille ou de marbre, situés derrière la frontière non tracée mais bien réelle du périphérique. Ce que nous retenons de retour sur son passé, c’est la conviction que de part et d’autre, les deux mondes opposés que la narratrice décrits sont captifs de leurs certitudes. Mais c’est le monde des riches qui en fait détient tous les pouvoirs de décision. Ils sont du bon côté de la barrière. Ils tirent les ficelles des marionnettes qui croient les manipuler, ils jugent, ils condamnent, même si parfois, ils reçoivent quelques éclaboussures dont nous ne doutons pas qu’ils se relèveront.

« Il ne faut plus être libre pour comprendre ce que ça fait de ne pas être libre ». Cette ouverture sur l’extérieur par les mots lui permettra-elle de reconsidérer ses choix de vie ? Qui est capable, quand la vie vous a tant cabossé, d’entendre l’appel de la raison ? Et cela suffit-t-il à éviter tous les traquenards du quotidien et à modifier une structure interne blessée ?

Astrid Manfredi ne nous demande nullement de compatir avec La petite barbare. Pas du tout. Vous ne trouverez, lecteurs, nul ton misérabiliste, ni larmoyant dans ce récit. Sa visée est tout autre. Elle ne vous demande surtout pas votre pitié, ni d’approuver les choix de son héroïne qui énonce : « Aujourd’hui, la morale voudrait mes remords, mais rien à faire, c’est un mot que je ne comprends pas… Je paie, cela ne suffit pas ? » Elle nous convie juste à nous approcher, à la bonne distance, de chacun de ces personnages qui sont « nés du mauvais côté de la barrière, là où rien ne passe, pas même la police » et de tenter de considérer ce qui les meut. Et par là même de faire un effort pour mieux comprendre ce qui peut conduire certains jeunes à aborder les rives dangereuses de la violence nihiliste.

L’auteur, contrairement à son héroïne, n’a pas peur de « faire mal aux mots ».

Elle module sans cesse son écriture, elle hurle sans crainte de choquer, crache des mots crus mais elle sait aussi chuchoter, chanter en adoptant des litanies interrogatives qui marquent le doute. Elle ne se limite pas à la langue des cités, ce serait trop facile. Son style sait se faire châtié, élégant, harmonieux. Elle invente des images inédites, nous surprend par l’inattendu d’une expression, par des associations d’idées réjouissantes, par l’utilisation variée des temps et des modes, par l’emploi des négations en refrain, par des tournures de phrases qui sont de vraies trouvailles. Sa musique coule avec une aisance tout à fait maîtrisée.

Henri Michaux boucle ainsi son poème :

« Je ne vois pas clair dans tes offres.

Le petit peu que je veux, jamais tu ne l’apportes.

À cause de ce manque, j’aspire à tant.

À tant de choses, à presque l’infini…

À cause de ce peu qui manque, que jamais tu n’apportes ».

A l’opposé d’Henri Michaux, La petite barbare tente, grâce à ce retour sur soi, de voir clair dans son existence. Elle ne comblera pas son manque mais elle endossera son héritage avec une lueur d’espoir dans un avenir plus modeste mais plus apaisé quand elle aura franchi la dernière porte, celle qui s’ouvrira devant elle à sa sortie de prison. La vision d’Astrid Manfredi ne se veut pas empreinte d’un nihilisme absolu. Elle fait preuve d’une certaine confiance mesurée vis-à-vis de son personnage.

La lecture de La petite barbare procure, dans un premier temps, un plaisir jouissif, car nous pouvons nous dire, en toute bonne conscience, que nous ne connaîtrons jamais cela. Et la petite barbare l’énonce avec une implacable lucidité : « On ne naît pas gang, on le devient. Un jour, ou plutôt un soir, à ce moment entre chien et loup, on réalise qu’on est plus fort ensemble ». Mais ce roman est loin de se limiter à cela. En effet, si l’expression n’avait déjà pas été rendue célèbre par Fernando Pessoa, il pourrait se nommer Le livre de L’intranquillité car en réalité c’est un livre dérangeant, qui sans le discours moralisateur magistral d’un professeur en chaire, nous met face à nous-mêmes, face à ce que nous ne voulons pas savoir de l’état délité de notre société. Face à notre responsabilité individuelle et collective de citoyen. C’est un récit à multiples entrées et quand on croit être arriver à l’air libre, le regard plonge encore plus profond pour saisir des replis cachés, des repaires surprenants. L’enchaînement tragique de la répétition conduit chacun des personnages de La petite barbare vers l’engrenage inéluctable de la violence. Ils se croient invincibles, ils se croient blindés dans leur forteresse intérieure où les affects n’ont pas droit de cité. Ils seront broyés par le système qui les a engendrés et qui est bien plus puissant qu’eux mais ils ne veulent pas le savoir. Ils l’apprennent à leurs dépens.

La petite barbare nous pose des questions éthiques primordiales : N’y a-t-il pas d’autres façons d’être solidaire que pour exercer du pouvoir sur l’autre ? Comment pouvons-nous agir pour que certaines franges de la jeunesse, celle de la génération du « no future » qui avale goulument le présent sans être capable d’anticiper, ne se sente pas totalement exclue du corps social ? Comment pouvons-nous faire en sorte que des clans irrémédiablement antagonistes ne se forment pas et ne s’affrontent pas de façon violente ? Comment pouvons-nous nous comporter, nous les adultes, lecteurs éclairés, pour faire en sorte que toute la richesse de ces jeunes des quartiers, qui se sentent rejetés par les « gens bien », qui sont emplis de colère, de frustrations, d’ennui, ne soit pas dévoyée vers l’appât du luxe auquel toute la publicité, toutes les émissions de téléréalité les aiguillonnent mais déplacés vers des actes créatifs nobles qui les inciteraient au respect d’eux-mêmes, qui les encourageraient à questionner la complexité, à douter et les convieraient à la prise en compte de l’autre et à la capacité de se comporter en citoyens actifs. N’est-ce pas un enjeu capital pour le vivre ensemble afin de viser à ce que le mot démocratie, si dévoyé, retrouve la plénitude de son sens ?

 

Pierrette Epsztein

 


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A propos de l'écrivain

Astrid Manfredi

 

Astrid Manfredi est née le 4 novembre 1970. Elle a suivi des études de littérature française à l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle. Elle a créé le blog de chroniques littéraires Laisse parler les filles. Elle intervient ponctuellement pour le Huffington Post, toujours autour de la littérature. Bibliographie : La Petite Barbare, éditions Belfond. Premier roman.

 

A propos du rédacteur

Pierrette Epsztein

 

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Rédactrice

Membre du comité de Rédaction

Domaines de prédilection : Littérature française et francophone

Genres : Littérature du "je" (autofiction, autobiographie, journaux intimes...), romans contemporains, critique littéraire, essais

Maisons d'édition : Gallimard, Stock, Flammarion, Grasset

 

Pierrette Epsztein vit à Paris. Elle est professeur de Lettres et d'Arts Plastiques. Elle a crée l'association Tisserands des Mots qui animait des ateliers d'écriture. Maintenant, elle accompagne des personnes dans leur projet d'écriture. Elle poursuit son chemin d'écriture depuis 1985.  Elle a publié trois recueils de nouvelles et un roman L'homme sans larmes (tous ouvrages  épuisés à ce jour). Elle écrit en ce moment un récit professionnel sur son expérience de professeur en banlieue.