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La pension de la Via Saffi, Valerio Varesi

Ecrit par Léon-Marc Levy 22.03.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Italie, Roman, Polars, Agullo Editions

La pension de la Via Saffi, 22 mars 2017, trad. italien Florence Rigollet, 314 pages, 21,50 €

Ecrivain(s): Valerio Varesi Edition: Agullo Editions

La pension de la Via Saffi, Valerio Varesi

 

Retrouver le commissaire Soneri est – déjà après un seul livre traduit en français – retrouver un vieil ami. Ses humeurs mélancoliques, sa lenteur, son goût pour les vins et la cuisine locale, son regard à la fois désabusé et empathique sur ses contemporains, tout chez ce flic nous rappelle un bout de quelqu’un ou de quelque chose : Simenon et Maigret – le toscano (1) remplaçant la pipe – ou Indridason et Erlendur – mais loin de l’Islande vers le sud, en Emilie-Romagne. Ces « emprunts » à des références célèbres sont loin d’être une faiblesse : ils ancrent le lecteur dans la culture classique du roman noir, et le charme qui va avec des retrouvailles littéraires.

Soneri est sur la piste du tueur (tueuse ?) d’une vieille dame retrouvée morte assassinée dans la pension qu’elle tenait, via Saffi, depuis des décennies. Depuis tellement longtemps que Soneri, dans sa jeunesse, a habité cette pension qui accueillait alors beaucoup d’étudiants modestes. C’est même là – terrible coïncidence – qu’il a connu la femme qu’il a tant aimée et épousée. Ada, morte tragiquement en couches 15 ans plus tôt, et qui hante ses jours et ses nuits depuis. Et l’enfant, mort avec elle.

« Ada, la femme de Soneri, était partie quinze ans plus tôt, le laissant seul avec ses rêves de vie à deux et d’enfant qui grandit. Elle avait succombé en le mettant au monde et le bébé non plus n’avait pas survécu, mort-né, sans un cri. S’il gardait d’elle un souvenir vivace, il n’avait jamais réussi à imaginer quelque chose du petit : il flottait parfois autour de lui, invisible, le laissant rêver à ses traits, à la couleur de ses yeux ou de ses cheveux, mais sa douleur n’avait pas de visage sur lequel pleurer ».

Cette enquête va donc avoir pour le commissaire une couleur très particulière, personnelle, douloureuse. Les éléments de la procédure vont croiser sans cesse la vie intime de Soneri, avec ses souvenirs et ses trous noirs, inattendus, qui vont ajouter encore au poids de sa mélancolie. Le policier va devoir dérouler le fil de son enquête et celui, au moins aussi opaque, de ses souvenirs.

« Tout se réduisait à la substance éthérée, et pourtant brûlante, dont est faite la mémoire ».

Heureusement, il y a Angela, son amie de cœur, femme libre, intelligente et amoureuse de lui. Son amie, sa maîtresse, avec qui il peut partager ses fantômes.

Et puis, il y a, et ce n’est pas anecdotique, la passion de Soneri pour la gastronomie parmesane et pour les vins d’Emilie-Romagne. Toutes les occasions sont bonnes pour entrer dans une trattoria ou un restaurant.

« La jovialité toute parmesane d’Alceste, l’atmosphère, les odeurs et les saveurs de ce restaurant devaient sans doute avoir le même effet que les rites de Ghitta sur les petites vieilles. Chacun conjurait le sort à sa façon et lui s’aidait du bonarda (2), des tortelli aux blettes et du culatello » (3).

Et puis, présente partout, mystérieuse et séduisante, il y a Parme, la ville ocre et rose, la perle de l’Emilie. Soneri y trouve un écho à sa nostalgie au cours de ses longues promenades dans ses rues et places. Parme, comme un métronome qui scande les humeurs du commissaire, la lenteur du temps.

« Le temps passait rythmé par les cloches du duomo. La vie avait encore ralenti et s’écoulait, aussi imperceptible que le souffle de l’oie ».

L’obsession du temps traverse cette enquête. Soneri est fasciné par son passage inexorable et sa lenteur. Au point que la découverte de photographies datant de sa jeunesse va le clouer au sol, comme une irruption brutale d’une l’éternité douloureuse.

« Soneri continua de fixer la photo. Un moment de vie arrêté pour toujours. C’était ça qu’il aimait dans la photographie, cette rébellion implicite contre le temps que tout le monde ressent. Et puis cette obsession qu’il avait d’envisager la nuit, lorsque la ville est immobile dans le brouillard… ne ressemblait-elle pas à l’image fixe d’une carte postale ? »

Ce roman – délicieusement traduit de l’italien par Florence Rigollet – nous installe pour longtemps dans les pas du commissaire Soneri. Le personnage, son univers, son humanité emportent une empathie parfaite du lecteur. Jusqu’à la clé du mystère. Jusqu’au prochain roman traduit, qui sera très attendu.

 

Léon-Marc Levy

 

(1) Fins cigares italiens, rendus célèbres par Clint Eastwood dans les westerns de Sergio Leone.

(2) Vin rouge élevé dans la plaine du Pô.

(3) Jambon cru typique de la région parmesane.

 

  • Vu : 1936

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A propos de l'écrivain

Valerio Varesi

 

Né de parents parmesans, Valerio Varesi, né à Turin en 1959, est diplômé en philosophie de l’Université de Bologne après une thèse sur Kierkegaard. Il devient journaliste en 1985, collabore à plusieurs journaux et est actuellement rédacteur de « Repubblica » à Bologne. Il publie Ultime notizie di una fuga, son premier roman, en 1998. Il est l’auteur de onze romans au héros récurrent, dont Le fleuve des brumes nominé au prestigieux prix littéraire italien Strega ainsi qu’au Gold Dagger Award en Grande Bretagne. Les enquêtes du commissaire Soneri, amateur de bonne chère et de bons vins parmesans, sont traduites en huit langues. Site officiel: http://www.valeriovaresi.net/

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil