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La peinture pour donner corps à la pulsation de la vie - Silvaine Arabo

Ecrit par Matthieu Gosztola 02.11.12 dans La Une CED, Etudes, Les Dossiers

La peinture pour donner corps à la pulsation de la vie - Silvaine Arabo

Silvaine Arabo

Encres : 2005-2011, Éditions de l’Atlantique, 2011, 147 pages, 20 €

Toiles : 1991-2008, Éditions de l’Atlantique, 2011, 85 pages, 20 €

 

Les Éditions de l’Atlantique arrêtent aujourd’hui leur travail. C’est l’occasion de rendre hommage à celle qui les a menées d’un bout à l’autre, Silvaine Arabo, en se penchant sur son travail pictural.

 

Ouvrez Encres : 2005-2011 à n’importe quelle page. Soyez dans une expérience éminemment individuelle qui est aussi, et au plus profond, une expérience collective. Nous sommes soudain tout entiers contenus dans nos yeux. Nous ne sommes pas autre part que là où nous regardons, que là où nous respirons par le regard. Mais c’est comme si le ressac de notre respiration se faisait de plus en plus profond et que c’était avec le corps entier, de la voûte plantaire au sommet du crâne, que nous respirions.

Nous entrons dans chaque tableau comme s’il se fût agi d’un lieu où vivre. Où laisser se reposer le cœur, où le laisser se reposer pour qu’il apparaisse soudain tel qu’il est, sans que nous le sachions, parfois : ce doux du tremblement qui est celui des feuilles du tremble quand le pianissimo de la lumière est doigts tendus. Nous entrons dans chaque tableau et nous y posons notre cœur en offrande. En offrande pour lui-même. Notre cœur, soudain – les yeux rivés aux couleurs, à leur palpitation secrète, à leur électricité –, nous le laissons se reposer pour qu’il puisse être ce qui va s’envoler, et, en s’envolant, qu’il puisse ouvrir l’intérieur du corps, et le faire résonner de toutes ses percussions vives du dedans. Nous entrons dans chaque encre. Jamais par effraction, car chaque encre n’existe qu’en faisant coïncider son espace avec notre espace – mental et de vie. Nos yeux vivent dans chaque couleur qui est le lavis de l’indicible, qui fait affleurer jusqu’en la surface du visible l’harmonie la plus profondément ancrée dans les arbres, dans les ruisseaux, dans tout ce qui est vie et en communion secrète et intime et infiniment répétée avec l’univers. Dans tout. Chaque couleur, dans chaque encre, a son électricité qui résonne de telle sorte que par vagues successives c’est l’univers entier (bellement représenté par stylisations successives) qui est pris dans l’étreinte du visible et de l’invisible tout à la fois. Le visible et l’invisible sont possibles en une seule étreinte : c’est ce que permet la couleur, ici, dans chaque encre. C’est ce que permet le noir de l’encre, aussi. Et c’est du reste ce qui se produit à chaque instant. Il n’est que d’ouvrir les yeux pour ça, face à un arbre, une fois, suffisamment longtemps pour que l’on soit dans cet arbre, pour que l’on soit avec cet arbre, pour que l’on soit le prolongement du chant de l’arbre et comme son commencement, alors même que, bien évidemment, l’arbre a vécu bien avant nous. Il n’est que d’être au centre d’un arbre, de sa pulsation secrète, par le regard, par le regard amoureux (pour l’univers) longtemps modulé, pour se rendre compte que non seulement le visible et l’invisible s’entremêlent à chaque instant, sans brusquerie, sans aucun heurt, mais pour s’apercevoir également que passé, présent et futur s’interpénètrent de telle sorte que c’est comme si le futur et le présent pouvaient paraître, ensemble, avant le passé. Mais laissons encore vaquer nos yeux à leur occupation vitale, laissons-les tout entiers à leur vie, et laissons notre corps, et notre ipséité, avec eux, entièrement juchés sur eux, sur leur mouvement, sur leur foisonnement de l’écoute aigue et consentie. Les personnages placés dans l’eau, sur des barques, ou en accord avec le ciel, avec le soleil couchant ou resplendissant, sont soudain – soudain car c’est notre regard qui les fait apparaître, c’est notre regard qui les fait exister – de plain-pied dans la vie, dans ce qui résonne infiniment, jusqu’à l’horizon. Jusqu’au-delà de l’horizon, bien sûr. Silvaine Arabo nous ouvre les yeux. Elle nous les ouvre pour que notre intérieur résonne de toutes les consonnes et voyelles contenues dans l’univers. S’il y a une filiation certaine entre l’œuvre picturale de Silvaine Arabo et la tradition picturale japonaise et chinoise, c’est ainsi surtout parce qu’elle sait qu’en Orient, par l’intermédiaire du bouddhisme, nous sommes, plus qu’ailleurs, placés au centre des choses. Au centre des teintes. Ce grand ballet des teintes, des électricités contenues dans les choses, dans les êtres, ce grand ballet qui peut nous donner le tournis quand on le prend en considération avec notre seule intellection, ce grand ballet n’a rien d’oppressant. S’il nous enserre, c’est pour nous délivrer. S’il nous prend, c’est pour nous porter. C’est une étreinte qui nous pousse vers l’avant, qui est lasso attrapant notre dasein et le conduisant jusque dans l’infinité du bleu, là où seul palpite le toujours plus loin. Il faut rester face à chaque tableau longtemps, le laisser infuser en soi, le laisser respirer au plus profond de soi, et au plus profond de la surface de soi, car soudain l’on sent comme chaque encre est vivante, l’on sent comme chaque vie devient vie (est révélée comme telle) par le biais de la peinture, de ce qui donne à respirer les choses en montrant leur respiration, l’étreinte de visible et d’invisible qui fait leur corps et l’intérieur – infini – de leur corps. La peinture, ici, montre la respiration des choses, par la seule présence – modulée comme des vagues d’atomes – de la couleur, de son dégradé, de sa liaison sans cesse répétée avec l’eau. Regardez – et écoutez ! – la façon dont la couleur existe face au trait, regardez et écoutez la façon dont, pleine abstraction, elle ouvre sur la figuration des silhouettes si vivantes qui sont êtres pleins respirant dans l’infinité du visible contenue déjà dans une seule parcelle d’univers. Ici, la peinture, – ronde d’atomes de couleurs sans cesse en mouvement –, montre précisément que la couleur respire, et, dans le même temps, montre que toute respiration (contenue dans chaque chose, répétons-le) est couleur.

Vivez chaque encre, chaque tableau avec votre regard. Faites le voyage vers l’immobilité de la couleur ainsi rendue à son frémissement exact, et vous verrez comme il n’y a pas plus mobile que cette immobilité. Et pas plus en envol.

 

Matthieu Gosztola


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com