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La parole humiliée, Jacques Ellul

Ecrit par Olivier Bleuez 04.06.14 dans La Une Livres, La Table Ronde - La Petite Vermillon, Les Livres, Critiques, Essais

La parole humiliée, Éd. La Table Ronde, La Petite Vermillon, février 2014, 423 pages, 10,20 €

Ecrivain(s): Jacques Ellul Edition: La Table Ronde - La Petite Vermillon

La parole humiliée, Jacques Ellul

 

Jacques Ellul est un grand penseur de la technique et cela se ressent dans cet essai, même si l’objet principal de celui-ci n’est pas l’envahissement de notre monde par la technique mais plutôt la différence entre image et parole. Il est vrai que cette différence, ce déséquilibre en faveur de l’image, est en partie dû à l’avènement de techniques étendues aux masses.

Ce que défend Ellul peut être condensé dans cette citation (page 45) : « La parole est seule relative à la Vérité. L’image est seulement relative à la réalité ».

C’est souvent un cliché d’affirmer l’aspect prémonitoire de ce qu’écrit un penseur. Mais ici, force est de constater que pour un livre écrit en 1979 (bien avant le règne mondial du numérique), nombre de paragraphes nous éclairent encore sur notre monde actuel. En voici deux exemples parmi les plus impressionnants :

Page 202 : « Les techniques me remplacent dans un nombre croissant d’activités, et l’univers des images dans lequel je me situe facilite incroyablement cette substitution. L’image est indispensable pour la constitution de la société technicienne. Si l’homme en restait au stade du discours, il serait inévitablement conduit à une réflexion critique. […] Il est tellement plus facile de renoncer et de se laisser porter par le flux toujours renouvelé des images qui fournit exactement de moment en moment la dose d’excitation nécessaire, le niveau d’émotion, de colère, d’attendrissement, d’intérêt que je puis supporter et qui me sont indispensables dans la grisaille des jours. […] La parole ne ferait qu’augmenter mon angoisse et mes incertitudes. Elle me ferait prendre conscience davantage de mon vide, de mon impuissance, de l’insignifiance de ma situation, tout est heureusement effacé, garni par le charme des images et leur scintillement. Surtout ne pas apercevoir le réel. Elles substituent un autre réel ».

Page 326 : « L’actualité vue implique la réalisation actuelle et sans délai de nos désirs. Un gouvernement qui dit qu’il faudra deux ans pour résoudre une crise est un gouvernement condamné. Une morale qui apprend à attendre et agir patiemment vers un objectif est une morale rejetée. Une promesse pour demain fait considérer comme un menteur celui qui la formule. Tout et tout de suite, c’est l’expression de la présence des images qui en effet nous accoutument à voir tout et d’un seul coup d’œil ».

Pourquoi la parole humiliée ? En mettant au cœur de son livre la place de la parole par rapport à l’extension du domaine de la domination des images, l’auteur évoque aussi à plusieurs reprises la manière dont une parole transformée, stéréotypée et désossée (souvent par les nouvelles techniques, responsables de ce qu’on pourrait appeler une parole image, mais aussi par les penseurs à la mode) peut se transformer en images, se « dégrader ». Les mots à l’encontre de certains intellectuels des années 70 sont durs et Ellul pointe leur responsabilité dans la dévaluation de la parole.

Plusieurs parties du livre sont consacrées au rapport à l’image dans le christianisme, à la prédominance de la parole dans l’expérience de foi ou encore au statut de l’icône dans quelques branches du christianisme. Non dénuées de la profondeur des autres parties du livre, elles pourront paraître un peu obscures ou vaines aux non spécialistes (dont je suis), mais on sent bien que la question est toujours la même : comment préserver la fragile et indispensable place de la parole face à l’efficacité immédiate de l’image étant donnée la réalité qu’elle installe directement.

 

Olivier Bleuez

 


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A propos de l'écrivain

Jacques Ellul

 

Jacques Ellul (né le 6 janvier 1912 à Bordeaux, mort le 19 mai 1994 à Pessac), d’ascendance anglo-maltaise par son père et hollandaise par sa mère, est un professeur d’histoire du droit, sociologue et théologien protestant français. Surtout connu comme penseur de la technique et de l’aliénation au XXe siècle, il est l’auteur d’une soixantaine de livres (la plupart traduits à l’étranger, notamment aux États-Unis et en Corée du Sud) et de plusieurs centaines d’articles. Fervent lecteur de Karl Marx et théoricien de la révolution, il s’est toujours tenu à l’écart des grands courants marxistes, au motif qu’il ne voyait dans le marxisme qu’une idéologie, une « pensée fossilisée » comme il le qualifiait. On peut donc le ranger dans la catégorie des marxiens. S’étant converti au protestantisme à l’âge de 18 ans, il s’est livré à une critique sévère du catholicisme, dont il considérait qu’à partir du IVe siècle, celui-ci avait totalement subverti le message évangélique en raison de sa collusion avec l’État. Il s’inscrit donc dans la mouvance de l’anarchisme chrétien. Ayant adopté comme devise « Exister, c’est résister », il disait lui-même de son œuvre qu’elle est entièrement centrée sur la notion de liberté (source Wikipédia).

 

A propos du rédacteur

Olivier Bleuez

 

Professeur certifié en mathématiques dans un collège. Passionné de littérature. Il publie des textes sur son blog : http://olivier-bleuez.over-blog.com/