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Là où tombent les anges, Charlotte Bousquet

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 24.09.15 dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Jeunesse, Gulf Stream Editeur

Là où tombent les anges, septembre 2015, 395 pages, 17 €

Ecrivain(s): Charlotte Bousquet Edition: Gulf Stream Editeur

Là où tombent les anges, Charlotte Bousquet

 

Charlotte Bousquet nous a habitués à des romans puisant dans des univers de science-fiction ou flirtant avec le fantastique, à des intrigues historiques pleines de rebondissements. Elle démontre ici que, si elle excelle à recréer une ambiance particulière et une époque, elle maîtrise l’art de développer un personnage, de faire jouer toutes les cordes de sa personnalité, d’en explorer toutes les finesses.

Ainsi, dans Là où tombent les anges, nous fait-elle suivre l’évolution de la jeune Solange venue à Paris changer de vie, et autour d’elle de plusieurs de ses amies aux caractères presque opposés : Lili l’aventurière, et Clémence l’ouvrière amoureuse. Dans la capitale de la Belle Époque, puis pendant la Première Guerre Mondiale, on lit Colette et Conan Doyle, on se précipite au cinéma suivre les aventures de Fantômas. On croise Marcel Proust ou Natalie Clifford Barney. Mais surtout ces femmes et bien d’autres à leurs côtés, vont essayer de réaliser leurs rêves, de jouer de leurs atouts et de faire émerger leurs dons pour survivre et vivre enfin leurs vies, en femmes libres de leurs choix.

« Elle n’avait pas dix-huit ans en arrivant à Paris, avec pour seuls bagages sa jeunesse et des rêves mal définis. Timide, un peu gauche, elle s’est laissée portée par Lili, par une vie qu’elle n’a pas vraiment choisie. Grâce à ses lectures et au piano, grâce à tante Emma, à Blanche et à ses amies, Solange a acquis une assurance dont elle ne cesse de s’étonner. Mieux, elle existe ‒ et rien ne peut étouffer ce sentiment grisant ».

Ce récit juste, mené avec talent, touchera assurément ses lecteurs : alors que Solange parvient à échapper à un père violent, ce dont elle restera marquée toute sa vie, elle épouse un homme manipulateur qui restreint son espace vital, avant de devenir un mari abusif et hors de contrôle. Si l’on compatit à ses malheurs, on s’insurge également contre sa capacité à endurer encore et encore. Certes Solange est conditionnée par son passé, mais surtout elle n’est plus seule : d’elle dépend la vieille tante de son époux avec laquelle se tisse peu à peu une relation profonde faite de respect mutuel et de transmission. À travers ses différentes amitiés, Solange se révèle, se découvre éprise de culture et de liberté. La voici bientôt écrivant des chroniques sur la vie quotidienne des femmes pendant la guerre. Elle met au jour ce que tente de masquer la propagande militaire : les femmes travaillent dans des conditions déplorables, certaines se tuent à petit feu en se prostituant sur le front, d’autres encore meurent de faim.

« Moi, j’épluche les journaux. Cette guerre m’écœure de plus en plus, comme les discours patriotiques des hommes politiques, de certaines femmes qui s’érigent en modèles et en juges, prônant piété, sacrifice, maternité sans se soucier de l’avis, de la vie des premières concernées. Ces moralisateurs me donnent la nausée. Voir grandir en son corps le fruit d’un viol et le garder ? Comment peuvent-ils imposer cela ? Et quand bien même, pensent-ils seulement à l’enfant ? Non, quoi qu’ils prétendent. Ils se moquent bien de savoir s’il sera aimé ou qui l’élèvera : seule la repopulation les intéresse ».

L’alternance des voix rend la narration plus vivante encore et amène le lecteur à changer sans cesse son regard pour adopter chacun des points de vue présentés : celui de Solange se confiant à son journal, les lettres de Lili, celles de Clémence et de Pierre son amant sur le front, celles de Robert, de Marthe ou d’Henriette… Il n’y a pas qu’une histoire mais une multitude, les unes éclairant les autres, et toutes, composant de leurs minces fils la gigantesque toile de l’Histoire. En ce sens, c’est un tour de force qu’effectue l’auteure en ne jugeant pas ses personnages mais en présentant aussi bien leurs défauts que leurs failles ou leurs qualités, en ne dressant pas des monolithes les uns en face des autres, mais en composant avec tout ce qui fait l’humanité.

Charlotte Bousquet est un grand écrivain, une auteure qui grandit au travers de ses œuvres, fidèle à ses valeurs et à la cause des femmes. Merci pour ce très beau roman.

Roman à partir de 15 ans

 

Myriam Bendhif-Syllas

 


  • Vu : 1942

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A propos de l'écrivain

Charlotte Bousquet

 

Charlotte Bousquet est philosophe de formation. Elle a publié une vingtaine de romans, autant de nouvelles, passant de la fantasy aux récits historiques. Elle a remporté plusieurs prix littéraires dont le prix Elbakin.net 2010 et Imaginales 2011 pour Cytheriae (Mnémos 2010).

 

A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Membre du comité de rédaction

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.