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La Nuit Pacifique, Pierre Stasse

Ecrit par Valérie Debieux 19.01.13 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Recensions, Roman, Flammarion

La nuit pacifique, janvier 2013, 250 p. 18 €

Ecrivain(s): Pierre Stasse Edition: Flammarion

La Nuit Pacifique, Pierre Stasse

 

 

De nos jours. Royaume de Thaïlande, sa capitale Bangkok, appelée officiellement Krung Thep, La Cité des Anges. Hadrien Verneuil, la trentaine. Son associé, Vichaï. Leur société, Improved Numeric Life Company (I.N.L.). Son domaine d’expertise : la retouche photographique. Son objectif : (re)donner vie à l’image, modifier les clichés, les retravailler pour des affiches publicitaires, supprimer des éléments, changer les scènes de crimes, les manipuler en effaçant ici des individus, là des sacs de drogue. Ses clients : des particuliers, des entreprises ainsi que le pouvoir politique, la police, l’armée.»

Son départ du Nord de la France, son installation à Bangkok, une nécessité. Son travail, un exutoire. Une façon personnelle de travestir sa propre réalité, de se reconstruire, d’éviter que le passé ne vienne étouffer le présent et d’amoindrir sa douleur. Le drame, son drame, la mort de sa sœur, Cécile, décédée voilà vingt ans, dans un étang. Il avait quatorze ans, elle seize.

« On avait trouvé tellement de saloperies dans son sang que l’hypothèse suicidaire s’imposait sans difficulté. De l’herbe, de la cocaïne, du Zolpidem, quelque chose qui ressemblait à du dépoussiérant photographique, plus d’1,5 grammes d’alcool et un taux absolument délirant de Fentanyl. Avant même que l’on comprenne comment elle s’était procuré ces produits, la pharmacienne du village avait déclaré plusieurs vols. L’enquête s’était arrêtée là. […] Une simple déclaration de la pharmacienne conjuguée au passé dépressif de ma sœur avait suffi. Mes parents s’étaient tus longtemps et à chaque anniversaire nous ranimions son souvenir. Eux dans la douleur et moi dans la colère. […] Mais surtout comment expliquer à mes parents que le suicide n’était que le nom propre de leur aveuglement ? […] Leur dire que Cécile était tombée amoureuse de son docteur, follement amoureuse ; […] qu’elle était persuadée qu’il l’aimait jusqu’à ce qu’il se remette à la traiter en étrangère, en patiente lambda avec ses problèmes pathétiques d’adolescente déboussolée ; […] Comment parler à ma mère vingt ans après ? Comment expliquer mon silence tout ce temps, justifier d’avoir tu ce que je savais pour protéger mes parents ? ».

En toile de fond, mousson, terrorisme et représailles. Sur l’arrière de la scène, la mousson, ses pluies torrentielles, discontinues. « Le pays était sous l’eau. Littéralement sous l’eau. Des centaines de morts, dix fois plus de blessés, des millions de foyers détruits, des milliards de dégâts matériels, des maladies qui guettaient les zones immergées, et une capitale qui maintenait ses rues au sec au prix du prolongement du calvaire des autres habitants du pays ». Puis s’y superposent les activités terroristes dans les provinces du Sud, l’ancien Sultanat de Patani, sur fond de différences religieuses et de séparatisme. En juxtaposition étroite à ce terrorisme s’y greffent les représailles de l’armée, avec ses exécutions sommaires, ses prisons et ses interrogatoires menés dans des camps répertoriés pour certains, ignorés des cartes de géographie pour d’autres. Inondations, terrorisme ou représailles, la mort est au rendez-vous, accompagné d’un silence musclé des autorités. Image du Royaume oblige. « La Thaïlande était sous le régime de l’image. Même le roi lui appartenait. Et rien, absolument rien, ne devait jurer avec la cohérence de l’image. […] L’image enveloppait tout. Inutile de dissimuler cette omnipotence : la Thaïlande assumait le fait de prédéfinir ce à quoi devait ressembler le pays ».

Et, puis, un jour, un visage inattendu, le passé refait surface. Avec une image, celle de sa sœur, morte dans l’étang. « En voyant cet homme, on remarquait avant tout un squelette massif, une ossature hors norme qui est celle des gens à qui l’on prête une forme de sagesse car l’évidence de leur force physique leur garantit la sérénité. Ma main tremblait et je bus une bière presque cul sec. Je tenais l’homme de mon enfance, l’homme de la souillure. […] ».

Le roman de Pierre Stasse, un texte rythmé, dense, soucieux du détail. Le mot est précis, le style concis. Les personnages, leurs traits de caractère, leur psychologie se dessinent avec finesse et s’emboîtent les uns et les autres dans une intrigue remarquablement bien construite. De l’horlogerie haut de gamme. Chaque mot, chaque phrase, chaque groupe d’idées en entraînent d’autres avec, au final, un ouvrage au dénouement surprenant : " Nullus dolor est quem non longinquitas temporis minuat ac molliat " (Marcus Tullius Cicero, Epistulae ad familiares 4, 5).

 

Valérie Debieux


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A propos de l'écrivain

Pierre Stasse

 

Pierre Stasse est né en 1986. Il a déjà publié deux romans chez Flammarion : «Les Restes de Jean-Jacques» et «Hôtel Argentina».

A propos du rédacteur

Valérie Debieux

 

 

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Valérie Debieux a été Directrice adjointe, rédactrice et responsable de la communication sur les réseaux sociaux (septembre 2011-juillet 2014)

Rédactrice et responsable du secteur littérature suisse

Ecrivain et traductrice littéraire née en Suisse en 1970

Membre de l’Association des Amis de Jean Giono: http://www.jeangiono.org/


Le site de Valérie Debieux :

www.lagalerielitteraire.com