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La nuit de Tlatelolco, Elena Poniatowska

Ecrit par Alexis Brunet 14.10.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Histoire, Amérique Latine

La nuit de Tlatelolco, éd. CMDE, 328 pages, 25 €

Ecrivain(s): Elena Poniatowska

La nuit de Tlatelolco, Elena Poniatowska

 

L’année 1968 aura marqué l’Histoire, et aura été riche en contestations sociales. Mai 68 en France, et Printemps de Prague, comme chacun sait, et aussi protestations au Japon, en Italie, au Mexique. De toutes ces révoltes, celle qui sera la plus sévèrement réprimée sera la mexicaine, particulièrement durant cette fameuse nuit de sang qui donne son titre au livre : « La Nuit de Tlatelolco ».

Tlatelolco, c’est une esplanade du centre de Mexico, avec des édifices construits à trois périodes différentes : précolombienne, espagnole puis moderne. On la connaît donc aussi sous le nom de « Place des trois cultures ». Tlatelolco, c’est aussi une place dont il est aisé de fermer les accès, ce qui a facilité la répression des révoltes estudiantines de 1968.

La romancière mexicaine Elena Poniatowska, aux ascendances polonaises, ayant vécu en France durant son enfance et ayant reçu le prix Cervantès, livre ici l’ouvrage le plus complet et le plus émouvant sur ces événements de l’histoire du Mexique. En journaliste digne de ce nom, elle a réalisé un nombre impressionnant d’entretiens avec des étudiants ou professeurs ayant participé aux événements, qu’elle nous restitue ici.

L’ouvrage est habilement divisé en deux parties. D’abord, les témoignages retracent l’organisation et les actions du mouvement étudiant de Mexico ; les réunions, le choix des slogans, les revendications, les manifestations etc. La plus grande manifestation réunira 300.000 personnes. Les revendications furent essentiellement politiques, mais n’appelaient pas à une révolution. Le mouvement exigeait seulement quelques réformes ; entre autres, la libération des prisonniers politiques et la fin du parti unique (le PRI).

La seconde partie se penche sur cette fameuse nuit, la nuit où tous les rêves des étudiants ont volé en éclats pour laisser place au cauchemar, bien réel celui-ci, d’une répression des plus sanglantes. Pour Díaz Ordaz, ce mouvement qui a maintenant deux mois, n’a que trop duré ; les Jeux Olympiques ayant lieu dans dix jours, il est temps d’en finir avec ces étudiants sous influence marxiste.

Si certaines manifestations du mouvement, notamment place du Zócalo, avaient été dissipées, ce n’est rien en comparaison de ce qui attend les étudiants le 2 octobre. Cette nuit-là, ils ne sont que 30.000 à écouter quelques orateurs sur la grande place. Ils ne sont pas armés, ils étudient pour la plupart à l’UNAM, l’équivalent de la Sorbonne à Mexico. Très vite pourtant, les chars encerclent la place, des militaires y débarquent avec fusils et baïonnettes. Ils tirent. Des étudiants tombent, d’autres courent, certains se cachent. Les journaux nationaux parleront de 20 à 30 morts. The Guardian, lui, évoque le chiffre très probable de 325 morts cette nuit-là. Les témoignages relatent évidemment les détails de cette tragédie et de ce qui va suivre : arrestations arbitraires, humiliations, coups, aveux faits sous la torture etc.

Près de cinquante ans après, le gouvernement continue d’occulter ce douloureux moment de l’histoire mexicaine : si on célèbre en grande pompe la Révolution, le jour de l’indépendance ou la victoire du Mexique sur les troupes de Napoléon III, les commémorations du massacre se terminent généralement en confrontations avec la police. Pis, les responsables bénéficient toujours d’une totale impunité. Faut-il s’en surprendre, quand Peña Nieto, le président actuel, balaye depuis un an toute responsabilité dans la disparition des 43 étudiants de l’Etat du Guerrero ? « Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir », a dit Aimé Césaire. Au Mexique justement, la mémoire officielle semble sélective. Il existe des voix pour s’en inquiéter. Elena Poniatowska en fait partie, et son courageux ouvrage, quarante ans après sa première parution, dégage toujours autant de force et d’émotion.

 

Alexis Brunet

 


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A propos de l'écrivain

Elena Poniatowska

 

Elena Poniatowska, née le 19 mai 1932 à Paris, est une journaliste, écrivaine et militante politique mexicaine.

 


A propos du rédacteur

Alexis Brunet

 

Alexis Brunet s’intéresse à la politique et à la Littérature. Il est l’auteur du roman F1 (2012, Editions Kirographaires).