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La nébuleuse de l'insomnie, Antonio Lobo Antunes

Ecrit par Martine L. Petauton 15.05.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Langue portugaise, Roman, Christian Bourgois

La nébuleuse de l’insomnie, trad. portugais par Dominique Nédellec, mai 2012, 347 p. 20 €

Ecrivain(s): Antonio Lobo Antunes Edition: Christian Bourgois

La nébuleuse de l'insomnie, Antonio Lobo Antunes

 

Tout entier dans son titre, cet Antonio Lobo Antunes là : la nébuleuse, son côté diffus, contours imprécis, ailleurs, dans un autre univers ; l’insomnie, puisque personne ne saurait survivre longtemps dans le carrousel des décalages nuit/jour, l’ordonnancement du temps cul par dessus tête. Plus d’hier, de demain ; plus de frontière vivants-morts : « par moments, je me demande si nous ne sommes pas tous morts ». Mélanges infinis immobiles ; machine infernale lancée à toute allure : on est bien dans le monde dichotomique de Lobo Antunes ; lui qui disait que le roman se devait d’être « un délire contrôlé », s’y connaissant un peu, en ancien psychiatre entré en littérature.

Tout entier aussi dans la couverture choisie par Bourgois : maison chaulée d’Obidos ; chaleur pesante et silencieuse ; midi, probablement ; silhouette un peu lointaine d’un homme en noir, vu de dos.

Grande propriété campagnarde, entre montagnes et Tage « avec ses vapeurs, ses grenouilles… Lisbonne à l’autre extrémité du fleuve ».

Le temps est toujours revendiqué haut dans les romans de Lobo Antunes ; malmené au-delà de ce que peut supporter l’imaginaire. Ce livre-là n’échappe pas à la règle ; les repères historiques sont comme consentis du bout de la plume : « les communistes qui occupaient les domaines et les fermes arrivés par la plaine où les perdrix voletaient en criaillant »… n’en demandez pas plus ! L’histoire ici, ne peut avoir ni avant, ni après, puisque, seuls, mémoire, pulsions, sentiments excessifs et contradictoires figurent au banquet : une sorte de chaudron, pas mal compliqué, où tourne le ragoût épicé, inextricable de la vie.

Fidèle en cela au procédé narratif du Temps des caravelles par exemple, ce sont des points de vue qui s’accumulent, sans souvent se croiser ; mécanismes de la mémoire, des confusions d’images propres, et à l’enfance, et aux fins de vie. Incontrôlables comme le flot du Tage, ces récits éclatent, éclaboussent avec un flamboiement baroque. On s’y perd ; on s’y noie parfois ; le fil entre souvent dans le clair obscur d’un tableau de Goya ; on continue pourtant…

Livre d’enfants, sans rien qui caractérise l’enfance : vous n’y trouverez pas les jeux, l’insouciance, la confiance souriante ; c’est de souffrance infinie, d’interrogations malmenantes, de troubles dysfonctionnants qu’il s’agit là, avec le récit d’un petit-fils – mais lequel ? de son frère, autiste interné, d’une Marie Adélaïde morte depuis longtemps. On y croise des fantômes, à des âges divers de leur existence. Famille surgie du fond d’inconscients bavards. Le malaise est convoqué à tous les coins de pages. Ce monde d’enfants convoque par moments à notre mémoire les films de Bergman et leurs gamins silencieux et voyeurs…

Le grand-père (celui de la couverture ?) : « il ne dormait pas avec ma grand-mère, ne mangeait pas avec elle non plus, il déjeunait et dînait debout dans la cuisine, il abandonnait son assiette sur le banc et allait attraper au petit bonheur une des bonnes. – Viens par ici ». La maladie de la grand-mère :« la tasse de ma grand mère tremblotant sur la soucoupe, et elle, qui me fixait de son regard de portrait traversant les âges » ; le père, ombre à cheval… point d’interrogation – de convergence ? de tous les récits.

Bêtes banales, mais inquiétantes, comme dans certaines légendes : des mulets aux toucans tournoyant, chevreaux qui meurent parmi les pierres, lapins, surtout… que vous ne regarderez peut-être plus jamais de la même façon.

Bruit sec des coups de fusil, meurtre au sarcloir, suicides, puits terrible au fond du jardin. Violence obsédante, pas forcément bruyante. Brutalité constante des anciens rapports féodaux qui nous ramènent ici et là, au 1900 de Bertolucci ; mais aussi, plus diapré, le silence lourd des secrets de famille ; interrogations existentielles sur la filiation, une constante dans l’œuvre de l’auteur : « vous êtes les fils de qui, vous autres ? » Murmures, ragots, propres aux espaces clos – paradoxe de ce Portugal ouvert sur l’Océan et les Découvertes : « le bourg, un lieu habité par les morts dont je parcourais les rues au trot blotti contre mon père effrayé par les petites fenêtres vides ». Univers hanté, presque terrorisant ; familiarité toute baroque et bien lusitanienne avec le monde des morts : « dans le fond la porte noire par où la mort rentrait et sortait comme les gens de la maison si familière et si humble que personne n’y prenait garde »

Mais comme toujours – et, plus encore ici, avec Lobo Antunes, on n’est pas quitte sans les vertiges de son écriture ! Il a dit « vouloir rompre avec la ligne droite… » La nébuleuse est un mélange de récit et de poésie, refusant la respiration de la ponctuation, marquant ce drôle de rythme à coups de très brèves paroles, s’intercalant étrangement dans les phrases ; langue particulière qu’on apprivoise peu à peu.

Livre majeur, assurément pour la littérature européenne, que celui-là ; ne pouvait être écrit qu’en cette langue portugaise rugueuse et douce, ne pouvait appartenir qu’à cette terre et à cette histoire-là. S’il fallait lui trouver une correspondance culturelle, c’est naturellement l’art Manuélin qui s’impose ; ce pont audacieux et fou au sortir du Moyen-Age, qu’on ne trouve qu’au Portugal des Découvertes ; ses cordages, coquillages inquiétants, ancres de marine, appels d’autres mondes ; foisonnement à l’indienne de la fenêtre de Tomar… multitude dérangeante des émotions de ceux de la nébuleuse de l’insomnie

« Je me suis tapi dans un coin les joues dans les paumes et j’ai pensé – le jour ne va pas tarder à se lever alors que le jour ne se lèvera jamais ». Dernières lignes du livre ; parfum de saudade.

 

Martine L Petauton


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A propos de l'écrivain

Antonio Lobo Antunes

 

Issu de la grande bourgeoisie portugaise, il est élevé dans un milieu aimant. Il devra suivre les traces d'une éducation tout à fait classique de famille portugaise. Il fait des études de médecine et se spécialise en Psychiatrie. Il exercera un temps en psychiatrie à l'hôpital Miguel Bombarda à Lisbonne. Depuis 1985, il se consacre exclusivement à l'écriture.

Son expérience pendant la guerre d'Angola de 1971 à 1973 en tant que médecin, inspire directement ses trois premiers romans : Mémoire d'éléphant, Le Cul de Judas et Connaissance de l'enfer qui le rendent immédiatement célèbre dans son pays.

Il poursuivra son oeuvre avec une tétralogie composée par Explication des oiseaux, Fado alexandrino, La farce des damnés et Le retour des caravelles dans lesquels il fait une relecture du passé du Portugal, depuis l'époque des grandes découvertes jusqu'au processus révolutionnaire d'avril 1974, mettant en avant les tics, les tares et les défauts du peuple qui, au cours des siècles, furent occultés au nom d'une vision héroique de son histoire.

On pourrait réunir les trois romans suivants (Traité des passions de l'âme, L'odre naturel des chosesLa mort de Carlos Gardel) sous le titre cycle de Benfica car il y revisite les lieux de son enfance et de son adolescence dans ce quartier de Lisbonne: des lieux qui sont loin d'être paisibles, des lieux marqués par la perte des illusions, la fin des mythes, des lieux où les chemins se séparent.


A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

 

Professeure d'histoire-géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)