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La mélancolie de la résistance, László Krasznahorkai (Partie 2) (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy le 12.10.20 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Folio (Gallimard), Pays de l'Est, Roman

La mélancolie de la résistance, László Krasznahorkai, trad. hongrois, Joëlle Dufeuilly

La mélancolie de la résistance, László Krasznahorkai (Partie 2) (par Cyrille Godefroy)

L’homme est plus qu’un loup pour l’homme

À travers cet épisode de chevauchée meurtrière, Krasznahorkai soulève en filigrane la question étiologique de l’agressivité humaine. Odette Thibault (1920-1987), maître de recherche au CNRS, indique que celle-ci fait partie de notre équipement instinctuel, de notre programme génétique et qu’elle est indéniablement plus prégnante chez le mâle que chez la femelle. La violence, le meurtre, le viol, le crime et la délinquance en général font prioritairement partie de la panoplie masculine et la testostérone ne serait pas étrangère à cette dissymétrie. Odette Thibault explique que « les pulsions primaires siègent dans les vieux cerveaux » (hypothalamus, système limbique), que « l’ablation d’une des régions du système limbique (l’amygdale) rend doux un animal agressif » et que « chez des femmes douces, la stimulation de l’amygdale augmente l’agressivité ».

La chercheuse ajoute que « l’agressivité n’est pas à l’origine une pulsion nuisible et nécessairement destructrice. Dans le monde vivant, sa finalité n’est pas la destruction, mais la vie. Elle sert à assurer les conduites vitales, et elle est nécessaire à la lutte pour la vie au sens le plus large. Elle a d’ailleurs joué le rôle de facteur sélectif au cours de l’évolution, car ce sont les plus agressifs qui ont survécu (étant plus aptes à se défendre contre toutes les agressions) et qui ont le plus procréé, car ce sont les dominants qui assurent la plus grande partie des accouplements dans les espèces animales. L’agressivité est nécessaire à la conquête de la nourriture et à la conquête du territoire, ainsi qu’à la conquête du partenaire sexuel (avec une compétition entre les mâles)… Bref, l’agressivité est une force vitale, une source d’énergie indispensable à la vie. À la limite, un être totalement dépourvu d’agressivité serait voué à la mort ».

Autrement dit, Freud, qui avait noté l’importance de l’agressivité dans les relations humaines et en avait dégagé les ressorts et les modalités de mise en œuvre s’égara un tantinet dans l’étiquetage lorsqu’il associa l’agressivité et tout le funeste en découlant à une éventuelle pulsion de mort, à un désir de retour vers le néant originel et lorsqu’il opposa ces motions à la dynamique de l’éros. En tant que défense, sauvegarde et affirmation du moi, l’agressivité s’agrège davantage à une pulsion de vie, spécialement à l’état naturel. Au stade civilisationnel où nous sommes rendus, outre que la loi prohibe la violence physique, cette disposition agressive s’est disjointe de ses fonctions premières, les hommes n’ayant plus à tuer pour se nourrir ni à se battre pour copuler. Toutefois, elle perdure dans la physiologie et dans les rapports humains, se manifestant sous d’autres formes et dans d’autres conditions, notamment sous l’effet de la frustration, comme l’attestent les réactions imprévisibles et coléreuses des enfants mais également des adultes. L’agressivité et la violence, dirigées contre soi ou contre autrui, s’inscrivent généralement comme une réaction, un épiphénomène résultant d’une privation, d’une frustration, d’une souffrance, d’un mal-être, de blessures narcissiques… De la même façon, la sensation d’être submergé ou oppressé par son environnement, de perdre le contrôle, d’être devenu prisonnier d’une immense toile dont on ne perçoit pas les contours, d’être bouffé par les autres provoquent épisodiquement des comportements agressifs, des réactions brutales et imprévisibles, ou pour le moins une amertume et un malaise latents dont la charge explosive peut à tout moment se libérer.

Les barbares mis en scène par Krasznahorkai n’ont plus rien à perdre, comme s’ils avaient touché le fond, comme s’ils avaient subi toute leur vie, comme si l’étau social les avait essorés jusqu’à la dernière goutte, laminés, dépossédés d’eux-mêmes, comme si, parvenus au terme de leur chemin de croix, toutes ces années chargées d’affliction avaient nourri une énergie du désespoir prompte à se déverser à la première occasion venue. Comme si la frustration et la géhenne avaient contribué au développement d’une pulsion sadique les poussant à supplicier leurs semblables, à annihiler leur humanité comme la leur fut écrasée et niée, ou pour le moins à saccager leurs biens, symboles du confort douillet dont eux-mêmes furent manifestement privés. Rien n’arrête ces nervis de l’apocalypse dont les forfaits sont subtilement suggérés par Krasznahorkai plus qu’ils ne sont décrits crûment. Odette Thibault explique cette absence de limites par le fait que le psychisme de l’homme dit civilisé s’est affranchi des mécanismes endogènes de régulation de l’agressivité : alors que l’animal, une fois sa domination acquise, cesse généralement son agression (« les luttes entre animaux de la même espèce vont rarement jusqu’à l’extermination »), l’homme quant à lui s’érige en prédateur sans limites, pour toutes les espèces existantes (végétale, animale et humaine), et réalise même la prouesse de détruire l’environnement ayant favorisé son développement. En outre, lui seul semble capable d’user de violence pour son seul plaisir ou par intérêt narcissique, ce qui fit dire à Nietzsche que l’homme est « le plus cruel de tous les animaux ».

Postulant que l’intégrité physique se place parmi les premiers principes à défendre dans l’optique d’une coexistence pacifique entre les hommes et que la loi ne suffit pas pour atteindre ce Graal, tout l’enjeu civilisationnel consiste d’une part à établir les conditions favorables à l’épanouissement de l’individu, notamment par l’apport d’un terrain éducatif sécure et tendre, d’autre part à instaurer des garde-fous à son agressivité, si possible intégrés par sa structure psychique. Ainsi, l’éducation, avant de se matérialiser par une assimilation gargantuesque de connaissances, se caractérise par un difficile apprentissage au cours duquel les tuteurs de l’enfant sont chargés de canaliser son désir de toute-puissance et d’encourager sa sublimation, d’indexer le plus souplement possible le principe de plaisir sur le principe de réalité, de dompter son instinct de domination, lequel ne sert aujourd’hui à rien, si ce n’est à exalter une compétition inepte entre les êtres et à produire une souffrance elle-même génératrice d’agressivité. Une éducation trop laxiste mais aussi trop répressive ne peut que nuire à l’harmonie sociale. Ainsi, le carcan moral et la chape religieuse fortement à l’œuvre dans l’éducation au dix-neuvième siècle et au début du vingtième ont ouvert la voie à un déferlement névrotique et hystérique, les femmes étant les premières dépositaires de l’honneur familial et de la vertu, pour ne pas dire de la pruderie, et ont indirectement abouti à l’avènement de la psychanalyse.


A suivre


Cyrille Godefroy


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A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur en chef adjoint

Cyrille Godefroy est chroniqueur littéraire et écrivain dilettante né en 1973. Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Égaré dans les limbes existentielles, au bord du vortex littéraire hanté par l’écho spectral des voix de Beckett, Cioran, Bobin, Cossery, Ionesco, Kafka, Miller, Krasznahorkai… Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous(L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir(Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La Cause littéraire, 2014).