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La mélancolie de la résistance, László Krasznahorkai (Partie 1) (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy le 06.10.20 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

La mélancolie de la résistance, László Krasznahorkai, Folio, trad. hongrois, Joëlle Dufeuilly, 400 pages, 24,50 €

La mélancolie de la résistance, László Krasznahorkai (Partie 1) (par Cyrille Godefroy)


La fatalité barbare

Le soufre de l’apocalypse


Une bourgade hongroise. Une attraction foraine. Une menace intangible. Sur cette base triadique s’ancre et fleurit La mélancolie de la résistance (1989), deuxième roman ciselé par László Krasznahorkai, l’écrivain hongrois né en 1954, dont la prose vagabonde et délicieusement entortillée fut portée à son comble dans sa nouvelle Le dernier loup, composée en une seule phrase.

Dans La mélancolie de la résistance, Krasznahorkai alterne les coups de projecteur sur quatre personnages cardinaux : Mme Pfaum, la bourgeoise bigote, son fils Valuska, l’imbécile heureux, Mr Eszter, le misanthrope solitaire et Mme Eszter, l’arriviste virago. L’écrivain hongrois déroule avec une langueur extrême la trame de son récit, dévoile les éléments au compte-gouttes, au gré d’un phraser labyrinthique et hypnotique, entretient perfidement le mystère, creuse petit à petit le lit d’une atmosphère crépusculaire, exhume un à un les indices d’une imminente apocalypse.

Incontestablement des choses clochent dans cette bourgade engourdie par le froid et l’encroûtement séculaire : les immondices s’amoncellent sur les trottoirs, des individus suspects se réunissent jour et nuit sur la place principale, des meutes de chats sauvages envahissent les rues, des coupures d’électricité surviennent à l’improviste… À tel point que l’angoisse et la méfiance s’insinuent comme des venins dans l’esprit des habitants. En proie à l’imprévisibilité extérieure et à un déclin alarmant de la moralité, les bonnes gens se calfeutrent dès la nuit tombée dans le confort de leur habitat. Les autres s’imbibent de Palinka, s’enivrant et s’oubliant tout leur soûl.

Janos Valuska, sorte de jobard ébahi par la beauté céleste, continue quant à lui de déambuler dans la ville et de rendre chaque jour visite à Mr Eszter, professeur de musique retiré du monde, paralysé par « une fatigue définitive, une infinie et mortelle lassitude à force de dégoût, d’amertume et de tristesse ». Toute sa vie, Eszter s’est escrimé à capter dans la musique puis dans les mots un sens, une lumière, une perfection qui faisaient défaut dans sa vie sociale et dans sa grisâtre quotidienneté. Au terme de cette vaine aventure, il a choisi de se cloîtrer dans la solitude et a incité sa femme à quitter le domicile, laquelle se concentre désormais sur son activité associative et convoite assidûment, en orfèvre de l’ambition, de la duplicité et de la manipulation, une fonction majeure au sein de la municipalité.

La menace, incarnée par le meneur infirme des forains surnommé « le prince », se précise implacablement. Une meute croissante de badauds interlopes stationne autour de l’unique attraction foraine, une baleine géante et répugnante, catalyseur des mystères des sombres profondeurs. Au cours d’une nuit, les aléas se précipitent, les événements s’enveniment, les calamités s’accomplissent. À la faveur d’un flottement des autorités savamment orchestré par la machiavélique Mme Eszter, des individus saccagent la ville et commettent plusieurs crimes. Un des groupes de vandales embringue dans sa razzia le candide Valuska qui assiste à ce déchaînement de violence au terme duquel sa mère, avec qui il entretenait des relations tendues, est retrouvée décapitée.

Au-delà de la consistance extrêmement travaillée des personnages, la brillante partition littéraire orchestrée par László Krasznahorkai se distingue par un diptyque détonnant : dans un premier temps, adossé à une cadence torpide, arrimé à une narration étale caractérisée par une prose ample et méandreuse similaire à celle de Proust ou Gadda, l’écrivain hongrois distille avec parcimonie les prémices du cataclysme, saupoudre adagio les prodromes du désastre, éprouvant impeccablement la patience du lecteur par des digressions savoureuses. Le début de l’équipée sauvage et meurtrière marque un étonnant changement de rythme, un emballement de l’action, une déflagration de l’expression, générant de la sorte une symbiose magistrale entre le fond et la forme.

Qui sont ces barbares assoiffés de sang et de chaos ? Des révolutionnaires désirant renverser l’ordre établi ? Des sbires à la solde d’une faction secrète ? Des laissés-pour-compte prompts à saccager tout ce qui leur est refusé ? Des nihilistes anarchistes sans foi ni loi avides de destruction ? Des individus trop longtemps muselés par un régime despotique et laissant éclater leurs ressentiments emmagasinés depuis des lustres ? De simples casseurs en mal d’occupation ? Extériorisent-ils un reliquat de sauvagerie primitive ou se purgent-ils d’une enfance saumâtre, d’un vécu poisseux, de conditions de vie déplorables ? Se vengent-ils des souffrances, de l’oppression, des humiliations que la société leur a infligées ? Leurs esprits et leurs corps ont-ils fini par se rebiffer contre le martèlement moralisateur que la cagoterie ambiante imprimait sur eux ? Krasznahorkai, en sorcier impressionniste, ne dévoile qu’à petites touches le mystère, semant ici ou là quelques indices, poussières de signifiant soufflées de la bouche d’un des barbares : « impitoyable justice », « douloureuse soif de vengeance punitive », « piétiner tout ce superflu », « jugement dernier ».


Cyrille Godefroy

 

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A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur en chef adjoint

Cyrille Godefroy est chroniqueur littéraire et écrivain dilettante né en 1973. Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Égaré dans les limbes existentielles, au bord du vortex littéraire hanté par l’écho spectral des voix de Beckett, Cioran, Bobin, Cossery, Ionesco, Kafka, Miller, Krasznahorkai… Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous(L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir(Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La Cause littéraire, 2014).