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La Longue Marche, Ayhan Geçgin (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel 07.01.20 dans Actes Sud, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Bassin méditerranéen, Roman

La Longue Marche, Ayhan Geçgin, novembre 2019, trad. turc, Sylvain Cavaillès, 224 pages, 22 €

Edition: Actes Sud

La Longue Marche, Ayhan Geçgin (par Tawfiq Belfadel)

 

Fuir le monde pour exister.

Très souvent, le lecteur francophone réduit la littérature turque à ces deux noms : Orhan Pamuk et Elif Shafak. Pour mettre en lumière cette riche littérature, Actes Sud a toute une série de lettres turques grâce à laquelle le lecteur de langue française découvre de belles plumes comme Asli Erdogan, Ahmet Altan ou Ayhan Geçgin.

Publié en Turquie en 2015, La Longue Marche raconte l’histoire d’un jeune Turc de 29 ans qui vivait avec sa mère quelque part à Istanbul. Un jour, il décide de quitter la maison et la grande ville. Il n’a pas de but précis : il veut fuir la ville, le monde, les humains, et s’installer dans une montagne où il sera seul face à la nature. Il est guidé par une certaine pensée qui lui dit de suivre une ligne droite, ne pas regarder en arrière, et tout laisser derrière lui. « Je veux aller dans un endroit qui soit privé de la voix humaine, et rester là, à écouter simplement le vide » (p.96). Sans provisions, le personnage n’entame pas donc un voyage ou une quête de quelque chose : il fuit le monde et l’humanité.

En quittant la grande ville, il passe d’un quartier à l’autre, d’un endroit à l’autre. Quand certains lui offrent un abri, il le fuit. Il n’aime pas aussi que les gens lui offrent de l’argent ou de la nourriture, cela lui donne l’impression d’être un mendiant. Hospitalisé à cause des blessures, il s’enfuit de l’hôpital. Ainsi, toute compassion ou hospitalité lui rappellent qu’il est entouré des humains alors qu’il veut fuir toute trace humaine. « La voix humaine me fait mal », dit-il. En marchant, il se pose des questions sur le monde, les autres, et lui-même.

Après son périple plein de péripéties (faim, maladie, blessures, prison, etc.), il arrive à la montagne. Loin des bruits de la ville et des humains, il s’installe dans une grotte au sommet. Le seul espace du monde qui existe pour lui est le paysage naturel limité par sa vision : grotte, rochers, verdure et animaux. Il a trop changé : il a l’impression de n’avoir ni les cinq sens, ni la mémoire, ni une conscience. Il devient un « sauvage » et se nourrit d’herbe. « Le soir, il composa son repas de baies cueillies dans les buissons qui se trouvaient près de l’eau, ainsi que des tiges et des feuilles en forme de lances d’une plante à deux branches » (p.174).

Un jour, il trouve près de sa grotte une fillette perdue. Va-t-il l’aider en acceptant cette présence humaine, ou bien la fuira-t-il parce que la voix humaine lui fait mal ?

L’auteur présente un roman philosophique. Il explore le thème de l’existence à travers une fiction qui reflète des concepts théoriques de l’existentialisme : l’existence, l’être et le néant, la liberté et la facticité, l’en-soi et le pour-soi, l’Autrui…

Le personnage veut passer de l’état de l’existence (un être qui s’accomplit dans le monde) à l’état double de l’en-soi (objet inconscient) et le pour-soi (sujet conscient). Autrement dit, le marcheur est conscient de ce qu’il fait (pour-soi) et veut être seul sans trace humaine, sans relation avec le monde comme un objet (en-soi). Sartre compare cette situation à celle d’être un Dieu.

Pour la notion d’Autrui ; le marcheur voit Autrui comme une chute. Rencontrer Autrui va le détourner de sa pensée de tout quitter, le monde et les humains. Par exemple, quand des gens lui offrent un abri, il le quitte malgré la faim et le froid.

Le concept de la liberté se manifeste dès le début du roman : décider de tout quitter. Pour lui, la ville représente la facticité : une fausse liberté. Un lieu où les humains passent le temps en répétant les mêmes gestes.

Le corps est aussi omniprésent. Pour Sartre, le corps est indépendant de la conscience et les deux entretiennent une relation existentielle. Ainsi, le personnage s’aperçoit pendant sa longue marche qu’il a réussi à se passer du monde et des humains, et que le seul problème est son corps. « Je crois, se dit-il, que mon fardeau a toujours été ce corps » (p.96). Il fait donc des efforts pour fuir son corps jusqu’à ne plus en avoir conscience. À la montagne, il réussit ce défi : il ne sent plus son corps. Pour bien comprendre la profondeur de ce roman, il faudrait donc lire les concepts-clés de l’existentialisme.

En plus des concepts existentialistes, la robinsonnade est omniprésente dans le roman. Le personnage rappelle les aventures de Hay Ben Yaqzan (Ibn Tofayl), de Robinson, ou de Tarzan qui sont des héros de récits initiatiques. Malgré les grands points communs, le roman d’Ayhan traverse la robinsonnade en sens inverse : son personnage passe du civilisé au sauvage, contrairement à Robinson. Il s’agit donc d’un roman initiatique qui traverse l’existence en sens opposé.

Le roman fait allusion aussi au mythe de Sisyphe. Alors qu’il veut quitter toute trace humaine et vivre seul, il rencontre dans la montagne des humains. En somme, le périple est un prétexte dans le roman. Sa valeur réside dans sa profondeur philosophique qui exprime une nouvelle vision de la relation Homme-monde. La culture kurde est présente : certains personnages sont kurdes et parlent le kurde en Turquie. L’auteur rend ainsi un hommage à ce peuple opprimé en réalité et effacé de la littérature.

L’auteur a une grande culture philosophique acquise grâce à son doctorat en philosophie. Il a été donc inspiré par le côté théorique qu’il a traduit par la fiction. Simple, philosophique, nourri de réflexions, La Longue Marche est un questionnement sur l’existence dans ces temps où les humains ont un penchant vers la solitude et la fuite du monde. Un beau roman initiatique qui pose les bonnes questions existentielles !

 

Tawfiq Belfadel

 

VL3

 

NB : Vous verrez souvent apparaître une cotation de Valeur Littéraire des livres critiqués. Il ne s’agit en aucun cas d’une notation de qualité ou d’intérêt du livre mais de l’évaluation de sa position au regard de l’histoire de la littérature.

Cette cotation est attribuée par le rédacteur / la rédactrice de la critique ou par le comité de rédaction.

Notre cotation :

VL1 : faible Valeur Littéraire

VL2 : modeste VL

VL3 : assez haute VL

VL4 : haute VL

VL5 : très haute VL

VL6 : Classiques éternels (anciens ou actuels)

 

Ayhan Geçgin, né à Istanbul en 1970, a suivi des études de philosophie à Ankara. La Longue Marcheest son premier roman traduit en français.

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A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

 

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.