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La littérature française au présent, Dominique Viart, Bruno Vercier, Par Outhman Boutisane

Ecrit par Outhman Boutisane le 13.06.17 dans La Une CED, Les Chroniques

La littérature française au présent, Dominique Viart, Bruno Vercier, Bordas, 2008, 520 pages, 25,50 €

La littérature française au présent, Dominique Viart, Bruno Vercier, Par Outhman Boutisane

 

La littérature française au présent, ouvrage critique consacré à l’étude de la littérature française contemporaine dans son renouvellement continu et ses interprétations. Dominique Viart et Bruno Vercier s’interrogent sur l’interprétation et la réception des œuvres françaises des dernières décennies. Ils interrogent la littérature française au présent, son héritage, sa modernité et ses mutations.

Cet ouvrage critique sur la littérature contemporaine est constitué de deux grandes parties. La première est intitulée « Le renouvellement des questions » dans laquelle Dominique Viart s’attache à dévoiler les formes et les enjeux de l’écriture autobiographique (de soi) en s’arrêtant sur les variations autobiographiques, journaux et carnets, récits de filiation, fictions biographiques de l’Histoire (guerres mondiales et camps) et du monde (au travers du traitement scripturaire du réel, de la culture et des liens textes et images picturales photographiques et cinématographiques).

La deuxième partie vient après avoir traité la notion de l’écrivain moderne et questionné la notion d’auteur dans la littérature contemporaine que les deux auteurs montrent qu’il a perdu son statut. Cette partie est consacrée à l’étude de l’évolution des genres, le conflit des esthétiques, les diverses mutations du récit, l’évolution du roman, la présence de la poésie. Ainsi, l’ouvrage se termine par une remise en question des écritures dramatiques contemporaines désireuses désormais de célébrer la langue et de (re-)construire les personnages.

L’ouvrage interroge intelligemment la modernité littéraire et met au jour les pistes d’une interprétation pertinente pour aider le lecteur à mieux comprendre et apprécier les œuvres de son temps. Livre très riche au niveau des exemples étudiés et proposés pour la lecture tout en se concentrant sur œuvres inédites, des écrivains de talent qui ne cessent de bousculer les usages littéraires.

Il est à noter que 1980 est la date qui a marqué l’histoire littéraire dans tous les sens. Une génération d’écrivains va imposer sa présence et son talent littéraire. Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Marguerite Duras, Claude Simon et d’autres, domineront l’espace libraire par leurs productions. Elle est aussi la date du développement de la littérature française, l’âge d’or du roman où le plaisir narratif s’impose à nouveau à des écrivains qui ne cessent de fragmenter leurs récits ou de les compliquer outrageusement.

Des notions nouvelles s’imposent dans les débats intellectuels annonçant la fin des théories d’avant-garde et ouvrent le champ à la question de l’autofiction et de l’autobiographie. L’histoire littéraire commence à changer ses couleurs et ne cesse de tourner la page. Elle est, en d’autres termes, la période des risques ; des écrivains de talent surprennent leurs lecteurs, peu prédisposés à recevoir des œuvres qui dérangent leurs critères d’appréciation. Le risque se pose quand il s’agit de ne reconnaître que les textes qui se conforment à des goûts déjà constitués, ou de se laisser emporter par la vague médiatique, prompte à célébrer tel effet de scandale éphémère, mais rémunérateur.

La question de distinction entre la littérature française et francophone pose problème. Le français est la langue partagée entre tous les écrivains qui font partie de la francophonie littéraire. Selon l’auteur, traiter la littérature francophone suppose en effet des compétences bien diverses et très étendues : il faut être africaniste autant qu’américaniste, connaître les différents paysages littéraires francophones. On ne peut prétendre traiter de la littérature francophone en écrivant quelques ouvrages, la connaissance historique politique et géographique entre aussi dans les critères de la définition de la littérature francophone.

Le problème de l’édition commence aussi à se poser en 1980. Les maisons d’édition vont imposer leurs critères de sélection et de publication. Certes, la littérature française est une littérature consentante, c’est-à-dire une littérature qui consent à occuper la place que la société préfère généralement lui accorder, celle d’un art d’agrément voué à l’exercice de l’imaginaire romanesque et aux délices de la fiction. De l’artisanat ou du commerce, une question qui ne cesse de se poser sur la scène littéraire française, vu que la littérature française consent à l’état du monde, qu’elle résume à la loi du marché et qu’elle exploite à son profit : elle sait ce qui va marcher, susciter les articles et les émissions radiotélévisées. A cet égard elle tient plus du commerce que de l’artisanat. Donc, elle traduit quelque chose de l’état social, mais elle ne le pense pas. Elle n’a de vertu sociologique que symptomatique, et ne vaut, à ce titre, pas plus que n’importe quelle autre conduite sociale momentanée.

Donc, le souci d’écriture se pose à chaque fois que la question de l’écriture pose problème. Selon Viart, il s’agit de plusieurs formes d’écriture ; il y a ceux qui écrivent pour des raisons esthétiques et artistiques et ceux qui font de l’écriture un objet de commerce et de l’artisanat. Et loin de tout cela, seule l’écriture artistique peut être considérée comme une production littéraire digne de ce nom. La littérature contemporaine est une littérature qui se pense, destine aux lecteurs les interrogations qui la travaillent. Ainsi, la question de la critique contemporaine est très liée au souci d’écriture, car c’est à la critique de révéler les traits et les significations de cette littérature conçue comme psychologique et symbolique.

La littérature ne se donne certes pas pour tâche de résoudre la question des significations, mais ne se résigne pas à la laisser silencieuse. Le travail d’écriture et les enjeux de l’œuvre concourent ainsi à la mise en question des stabilités installées. Viart présente des livres et des écrivains entre littérature éternelle et littérature éphémère, ce qui permet d’identifier les traits distinctifs de la littérature contemporaine. Il souligne que la littérature change en changeant ses préoccupations, en écho avec son temps. Le désir, la nécessité ou l’urgence qui poussent un écrivain à écrire relèvent certes pour partie de motivations personnelles ou de prédispositions particulières. Mais ces motivations sont nées au contact d’un univers et se manifestent tant qu’elles sont partagées :

« L’écrivain n’est pas seul dans son coin à poursuivre son œuvre, indifférent à tout. Le monde moderne a fait justice de cette image romantique. Aussi découvre-t-on à travers les livres des questions insistantes. Or, si notre époque est singulière, c’est d’abord à travers les thèmes de l’écriture qu’elle se donne » (p.14).

Les débats sur la littérature et ses enjeux deviennent de plus en plus l’évènement pour une remise en question du statut de l’écrivain et son travail. Depuis le début des années 1980, la littérature s’éloigne des esthétiques des décennies précédentes. Une nouvelle ère littéraire commence à voir le jour. Après la critique structuraliste et les dernières avant-gardes qui ont dominé la scène littéraire des années 1950 à la fin des années 1970 en se méfiant de la subjectivité et du « réalisme ». La littérature, peu à peu persuadée qu’elle ne peut échapper à la clôture du langage qui devient son miroir, son terrain de prédilection et son chantier de fouilles.

Des écrivains, confirmés et jeunes proposent des œuvres avec le désir d’écrire autour du sujet, du réel, de la mémoire historique ou personnelle. Donc, la littérature contemporaine redonne des objets transitifs à l’écriture. Des écrivains comme Camus, Sartre, Aragon ou Malraux ne conçoivent de littérature qu’au service d’une cause. La question de l’engagement est l’une des questions qui traversent la littérature contemporaine en insistant sur le rôle de l’écrivain et sa finalité. Avec la postmodernité, la littérature française contemporaine commence à avoir une nouvelle dimension ludique, faite de virtuosité allusive et de raffinements « méta » et « intertextuels » notamment avec Jean Echenoz, Jean-Philippe Toussaint, Renaud Camus, Éric Chevillard… et d’autres. La littérature française contemporaine cherche à exprimer le désarroi d’un présent qui cherche à se comprendre à la faveur d’un dialogue renoué avec le passé. Le retour au sujet, le succès de l’autofiction font retour sur la scène littéraire, mais sous la forme de questions insistantes, de problèmes irrésolus, de nécessités impérieuses. A la fin de ce chapitre, Viart montre que l’évolution économique a influencé la vie littéraire contemporaine et surtout sur la relation de l’écrivain avec les maisons d’édition. Plusieurs phénomènes mettent en péril le travail éditorial, et particulièrement celui qui se met au service d’une littérature exigeante, sans parler des genres moins commerciaux comme la poésie et le théâtre. Mais la vraie question qui se pose est celle de l’accessibilité aux livres et de leur visibilité. Ainsi, la grande concurrence entre les grandes et les petites maisons d’édition. Tout cela obligera les hommes de lettres et ceux qui s’intéressent à la vie littéraire à renouveler leurs questions.

Les recours à l’autobiographie, parfois l’autofiction manifestent une injonction à la « vérité » disposée selon des enjeux qui donnent ainsi un autre statut à la « fiction » décrit par Lacan et Louis Marin, que Viart appelle « fiction existentielle » par opposition à la simple « fiction littéraire ». L’auteur constate ainsi que l’autobiographie n’est plus qu’un genre « autre », à côté du roman, mais qu’elle entre en composition et même en dialogue avec lui au sein d’une œuvre qu’il faut désormais recevoir indépendamment de ses divisions génériques.

Le mouvement qui anime l’œuvre est celui d’un approfondissement, d’une recherche sans cesse relancée, dont les genres sont des « moments ».

 

Outhman Boutisane

 


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A propos du rédacteur

Outhman Boutisane

 

Outhman Boutisane, écrivain et critique littéraire marocain. Spécialiste de la littérature afghane contemporaine.