Identification

La littérature afghane contemporaine : Dialogue de cultures et interculturalité, par Outhman Boutisane

Ecrit par Outhman Boutisane 11.04.17 dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes

La littérature afghane contemporaine : Dialogue de cultures et interculturalité, par Outhman Boutisane

 

La littérature afghane comme toute littérature a partie liée avec les autres cultures du monde, notamment les plus proches de sa sphère historique et géographique. La rencontre de ces différentes cultures prend des formes indépendamment de la conception classique du dialogue culturel. Les textes modernes que ce soit poésie ou roman se présentent comme un tissu d’échange culturel et interculturel où la fiction n’est nullement indépendante de ce choc culturel, mais se nourrit d’une façon ou d’une autre de cette richesse qui fait trait de la singularité des textes afghans. Le dialogue de culture et l’interculturalité donnent à voir non seulement le réel d’un pays perdu dans le chaos, mais permet au « Moi » de sortir de son ombre, se dévoiler au monde sans peur et loin de tout tabou.

La littérature afghane contemporaine est porteuse d’un dialogue inédit où se rencontrent des cultures indépassables que leur Histoire remonte à la nuit des temps. Des cultures où l’imaginaire inventé et réinventé devient moment d’inspiration pour des écrivains privés de leurs droits d’écrire.

D’entre ces cultures, riches et exotiques, la culture chinoise qui se distingue par son exceptionnelle conception de la vie et des choses. Culture sage aussi profonde que son histoire indéterminée. Atiq Rahimi dans son livre La Ballade du Calame dévoile son amour à cette culture et sa profonde influence sur son parcours artistique :

« En Chine, la calligraphie est en soi une religion, une spiritualité, parce que l’artiste, selon le grand maître François Cheng, cherche à rejoindre l’immense par l’infime et à donner par là une présence à l’invisible » (La Ballade du Calame, p.117).

La réflexion de l’écrivain sur l’art se développe à partir de cet héritage culturel qui est de la Chine. En Afghanistan, l’individu est presque absent. C’est pourquoi le voyage et la découverte des autres terres lui donnent la possibilité de se chercher perpétuellement à l’aide de l’art et de l’écriture. Atiq Rahimi montre à travers son livre à quel point la découverte de la Chine lui a permis de conquérir son monde intérieur « Le Moi », de comprendre l’essence de la calligraphie et son influence sur son corps et son esprit d’artiste.

En Chine tout est religion, tout est spiritualité, c’est pourquoi l’auteur dialogue continuellement avec les grands symboles de cette culture immortelle. Le dialogue avec la culture de l’autre, le voisin connaît donc diverses formes. Parmi elles, l’incarnation du « Moi » dans la terre de l’autre (la Chine), l’intertextualité à travers la présence de la pensée chinoise dans le texte, soit par l’utilisation des citations des écrivains chinois ou à partir d’une réflexion basée sur la conception de l’artiste chinois de la vie. François Cheng est bien évidemment l’un des grands artistes qui ont marqué la scène littéraire chinoise et mondiale. Sa présence dans le texte de Atiq Rahimi n’est pas aléatoire, mais justifie un dialogue très intime entre les deux artistes. Un dialogue d’influence où on peut bien voir que François Cheng se présente comme le maître, alors que Atiq Rahimi joue le rôle du disciple. Relation donc de influençant/influencé.

Toute l’œuvre de Rahimi interroge les autres cultures, tente artistiquement de définir le « Je » à partir de chaque choc civilisationnel. Le « Moi » se démasque de ses ombres dans ses rencontres avec l’autre. Il devient plus libre, plus créateur loin de la terre natale, en exil. Cette expérience du Choc civilisationnel va beaucoup marquer la vie de l’auteur, surtout avec la rencontre de la culture indienne. Là, c’est tout un monde qui va changer. Atiq Rahimi est le genre d’écrivain qui raconte sa vie en dévoilant sa passion pour les autres cultures, notamment l’indienne. Il y a plusieurs façons pour l’écrivain d’être quelqu’un d’autre, incarné ici et ailleurs. La culture indienne par son traditionalisme et ses valeurs religieuses a beaucoup attiré l’attention de l’écrivain. Cela, on peut le voir dans ses textes où l’imaginaire indien est omniprésent :

« Puis, imaginez le même jeune homme devant la grandeur du mausolée du Taj Mahal (…) Mon jeune afghan préfère chercher la vérité au fond de lui-même et dans sa vie terrestre, plutôt que la connaître dans les cieux, après sa mort » (La Ballade du Calame, pp 90-93).

Atiq Rahimi est ce jeune afghan qui se cherche en cherchant la vérité. La découverte de la culture indienne lui a permis de connaître quelques facettes de la vérité imaginée chez les Hindous. Il a consacré toute une page à la description de Taj Mahal et sa grandeur. Enchanté par la beauté de ce lieu sacré, l’écrivain se laisse errer dans l’imaginaire indien à la recherche des réponses à ses questions. Connaître la vérité, c’est connaître soi-même. Cette recherche prend le sens d’un renouveau spirituel, d’une quête quasiment incertaine mais son plaisir pousse l’écrivain à franchir les frontières religieuses à la rencontre des dieux indiens. La littérature afghane contemporaine est le lieu où se rencontrent toutes les religions, où l’individu devient l’objet de tout questionnement existentiel :

« A quelle civilisation appartiens-je ?

A toutes, mais surtout à celle qui me prête ses lettres. Car quoi que je fasse, où que j’aille, quoi que je devienne, je suis ce que j’écris, ce que je lis, ce que je vois » (La Ballade du Calame, p.96).

L’écrivain se vivifie d’ouvrir son imaginaire à la richesse du monde et de renouveler la vision artistique dans ses textes. Atiq Rahimi a considérablement enrichi son monde romanesque par son ouverture sur les autres horizons littéraires. Il n’appartient à aucune civilisation, mais à toutes les civilisations qui touchent sa sensibilité et son imaginaire. La civilisation indienne a profondément touché son âme, soit par l’exotisme de son architecture, ou par la beauté de sa littérature (principalement l’influence de Rabindranath Tagore), ou encore par la singularité de son traditionalisme et ses religions.

L’écrivain insiste d’une façon ou d’une autre sur la grande importance des rencontres avec les autres cultures. C’est au choc civilisationnel que s’attache le travail des écrivains afghans, ils cherchent les traces de leur propre « Moi » dans le reflet des autres cultures. Le roman afghan est le miroir d’une rencontre culturelle inédite voire singulière. La littérature afghane est donc le lieu de la rencontre de toutes les cultures du monde, le lieu où se perd le « Je » à la recherche de ses reflets et ses racines dans l’imaginaire de l’autre.

Les textes de Rahimi présentent un métissage de cultures, de mots, de signes, puis de corps. Ce métissage traverse presque tous les textes afghans par la présence de l’autre dans la recherche permanente du soi. Le monde romanesque de Rahimi tourné vers l’exploration de ces paysages dans une sorte de découverte spirituelle, prête attention soutenue aux espaces, à leur visible grandeur, à leur richesse historique et à leur symbolisme. Son « Moi » perdu dans son inhabitable chaos se trouve enfin enchanté par ce monde différent qui lui donne la possibilité de se réincarner :

« Je nuis né en Inde,

Incarné en Afghanistan

Et réincarné en France.

Quel Karma j’ai ! »

(La Ballade du Calame, p.73)

Le voyage en Inde avait sûrement une charge ontologique et spirituelle sur la vie de l’auteur. C’est en Inde où il a découvert qu’il existe, parce qu’en Afghanistan l’auteur n’avait pas le droit d’affirmer son existence. C’est pour cette raison, l’Inde devient le pays de la vraie naissance, celle de l’affirmation existentielle. L’incarnation en Afghanistan a pour but de confirmer son attachement à la terre natale, alors que la réincarnation en France va renforcer cet attachement, qui deviendra par la suite un attachement spirituel marqué par la douleur et la nostalgie.

Le dialogue des cultures dans le roman afghan produit ainsi une influence sur l’écriture. Ce dialogue est une forte preuve de la présence de l’autre et son importance dans la découverte de soi. La culture afghane est une culture enfermée, c’est pour cela que la plupart des écrivains se cherchent ailleurs (dans la culture de l’autre). Voyager en Inde n’était pas un choix mais une obligation pour se libérer de la censure et de l’obscurité qui habite l’Afghanistan. Atiq Rahimi ne cesse d’utiliser le mot « Délivrance » pour montrer justement qu’il avait besoin de la liberté et qu’il l’a trouvée en Inde :

« Venant d’une culture dans laquelle je n’avais pas le droit d’affirmer “ce que je suis”, et me trouvant dans un pays où l’on chante ce mantra comme méditation sur la condition sine qua non de l’existence, je voyais devant moi un champ ouvert à toute expérience de soi. En ma conscience. Et par ma liberté. Quelle délivrance » (La Ballade du Calame, p.73).

La singularité de la littérature afghane multiplie les sources de son inspiration en s’ouvrant sur les autres cultures voisines ou lointaines. Ainsi le texte comme lieu d’échange devient l’horizon de toute la création de l’auteur : le texte a pour destin de libérer son auteur. L’écrivain afghan se délivre donc de toutes frontières géographiques, sociales ou politiques pour se chercher dans l’espoir de se trouver. Le dialogue des cultures est la scène sur laquelle l’auteur fait son monologue intérieur à la recherche de ses traces lointaines. Vivre en Chine ou en Inde avait certes une influence sur le parcours littéraire et existentiel de l’auteur.

Le texte afghan est la mise en question de ce dialogue et sa relation intime avec le « Moi » de l’auteur. Œuvre contradictoire, ouverte, invitant à des lectures et des traversées diverses, conservant une part d’inexprimé.

 

Outhman Boutisane

  • Vu : 1839

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Outhman Boutisane

 

Outhman Boutisane, écrivain et critique littéraire marocain. Spécialiste de la littérature afghane contemporaine.