Identification

La Havane noir, recueil de nouvelles présenté par Achy Obejas

Ecrit par Victoire NGuyen 05.04.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Nouvelles, Polars, Asphalte éditions

La Havane noir, nouvelles présenté par Achy Obejas et traduit de l’Espagnol (Cuba) par Olivier Hamilton, et de l’Anglais (USA) par Marthe Picard, 2013, 312 pages, 22 €

Edition: Asphalte éditions

La Havane noir, recueil de nouvelles présenté par Achy Obejas

 

La Havane démythifiée


La Havane Noir est un ouvrage de dix-huit nouvelles de longueurs inégales. Elles ont toutes été écrites par des auteurs cubains contemporains ou d’origine cubaine vivant aux Etats-Unis. Cet opus est scindé en quatre parties. Chacune est dotée d’un titre et contient entre quatre et cinq nouvelles qui répondent avec finesse à la problématique posée en filigrane dans le titre des sections.

Achy Obejas a ici le souci de la cohérence. Elle veut mettre en exergue tous les aspects de sa Havane natale. En effet, dès le titre de sa préface Un cœur sauvage, tout est dit. Le fil conducteur du recueil dans sa globalité est donné. Elle n’entend pas présenter ici la Havane fantasmée, désirée ou exotique que les touristes occidentaux ont tant de fois déclamée :

« Pour la plupart des étrangers, La Havane est une ruine tropicale, l’antre du péché, du sexe et du bruit, un monde parallèle familier mais exotique – un endroit sur lequel l’embargo est tel qu’il peut servir de soupape de décompression à toutes les pulsions refoulées ».

Et elle poursuit en tordant le cou aux préjugés et aux clichés :

« La Havane, souvent, n’est qu’un mythe : un jardin des délices, un tourbillon de danses, mais aussi, paradoxalement, une expérimentation sociale où le pire de la nature humaine est tout simplement nié. Dans cette pure fable, Cuba est un lieu mystique : dépourvu de haine, pur et audacieux, étranger à la cupidité et au meurtre. (…) Mais telle qu’elle est vécue par ses habitants, La Havane – qui n’est ni l’île des plaisirs pour touristes, ni une utopie marxiste – est une ville pleine de contradictions souvent douloureuse ».

En effet, le présent ouvrage rétablit la vérité car c’est sa manière d’honorer ce lieu protéiforme, ce lieu sauvage, prédateur, dévoreur des rêves des hommes qui l’aiment. Ainsi, on repense à Johnny, le protagoniste de la nouvelle La Septième Tentative de Pablo Medina qui malgré son désir et sa volonté de fuir La Havane, ne parvient pas à la quitter comme s’il était ensorcelé par elle : « L’Ana Maria fit en tout sept tours. Chaque fois que Johnny pensait à quelqu’un ou à quelque chose qu’il quittait, il le redirigeait vers La Havane ». La Havane est un lieu des possibles où les rêves de gloire et de fortune s’accomplissent mais à quel prix ! Le héros du récit de Miguel Mejides, L’Homme de nulle part, en fait la douloureuse expérience. La Havane, lieu des secrets et des confréries, lieu qui protège les nains, faiseurs de fortune et des gangsters, des prostituées et des promoteurs immobiliers, est un lieu des damnations où rôde un tueur fou que la police ne parvient pas à arrêter.

Ainsi, l’ouvrage porte à la lumière les mille visages de La Havane. Elle est séductrice, illusionniste et marâtre plus que mère protectrice qui console ses enfants. D’ailleurs la Madone vénérée des habitants a des yeux crevés. Aveugle, elle ne peut plus veiller sur ses brebis qui entre-temps se sont égarées et qui finissent par prêter l’oreille au chant du désespoir. Dans la nouvelle de Leonardo Padura, Regarder le soleil en face, un adolescent laisse échapper cette confidence : « (…) je tourne le dos au soleil, j’oublie l’odeur amère… Putain, c’est le goût du désespoir. Chaque fois la même merde ». Et cette jeune fille, menacée d’être expulsée dans deux jours de son appartement où elle assiste sa mère malade dans ses derniers instants, finit par commettre l’irréparable…

Le mérite de cet ouvrage est multiple car il fait parcourir au lecteur cinq décennies d’histoire, de l’époque avant la Révolution à la mainmise de la dictature sur le pays et surtout sur La Havane Noir avec son blocus et les conséquences néfastes que cela a entraîné. Les récits comme Le dîner ou La dernière passagère le montrent. Il est question de rationnement alimentaire et de la corruption du pouvoir en place.

Dans un style tantôt cru tantôt violent, les auteurs restituent les situations et les tragédies que vivent les personnages tout en prenant de la distance. Il n’y a pas réellement d’affect, ce qui renforce l’intensité tragique. Le soleil, la chaleur et le bleu glaçant du ciel et de la mer concourent à dessiner les contours inquiétants et cruels de l’éternelle Havane Noir. La force de ce livre réside dans la sincérité des auteurs à brosser un portrait vrai de leur région. Ils bâtissent une Havane littéraire au plus près des vicissitudes de l’histoire de ce lieu et témoignent par la même occasion leur attachement, leur amour viscéral à cette partie unique du monde qui les a vus naître.

 

Victoire Nguyen

 


  • Vu : 2025

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Victoire NGuyen

Tous les articles de Victoire Nguyen

 

Un peu de moi…

Je suis née au Viêtnam en 1972 (le 08 Mars). Je suis arrivée en France en 1982.

Ma formation

J’ai obtenu un Doctorat es Lettres et Sciences Humaines en 2004. J’ai participé à des séminaires, colloques et conférences. J’ai déjà produit des articles et ai été de 1998 – 2002 responsable de recherche  en littérature vietnamienne dans mon université.

Mon parcours professionnel

Depuis 2001 : Je suis formatrice consultante en communication dans le secteur privé. Je suis aussi enseignante à l’IUT de Limoges. J’enseigne aussi à l’étranger.

J'ai une passion pour la littérature asiatique, celle de mon pays mais particulièrement celle du Japon d’avant guerre. Je suis très admirative du travail de Kawabata. J’ai eu l’occasion de le lire dans la traduction vietnamienne. Aujourd’hui je suis assez familière avec ses œuvres. J’ai déjà publié des chroniques sur une de ses œuvres Le maître ou le tournoi de go. J’ai aussi écrit une critique à l’endroit de sa correspondance (Correspondance 1945-1970) avec Mishima, auteur pour lequel j’ai aussi de la sympathie.