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La Gueule du loup, Marion Brunet

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 23.10.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Jeunesse, Sarbacane

La Gueule du loup, août 2014, 232 pages, 15,50 €

Ecrivain(s): Marion Brunet Edition: Sarbacane

La Gueule du loup, Marion Brunet

 

La Gueule du loup nous propose un récit complexe qui bascule d’un genre à l’autre, sans crier gare, du récit de voyage au thriller, du roman psychologique au récit initiatique. La page d’ouverture laisse entendre qu’un drame angoissant se déroule et cette ombre planera sur tout le récit qui commence pourtant de façon légère : Lou et Mathilde s’offrent des vacances au bout du monde avant d’entrer dans l’univers des adultes.

« ‒ Une vraie pause avant la fac, Lou ! On lâche les connards du lycée ! Nous deux, en maillot sur une pirogue à balancier, au milieu d’un lagon de pub pour gel-douche.

Voilà. C’est comme ça qu’elles sont arrivées là toutes les deux, en maillot sur une pirogue à balancier, au milieu d’un lagon de pub pour gel-douche.

Lou écrase sa clope au fond de la pirogue. Mathilde nage vers elle, la tête immergée, son tuba dressé fièrement vers un ciel sans nuage. Elle se cogne dans le bois du balancier et surgit en crachotant ».

Les voilà donc à Madagascar, profitant des délices du soleil, de la plage et d’une nature sauvage. Un peu trop sauvage aux yeux de Lou qui pète un plomb face à un insecte aux dimensions géantes. Un premier accroc dans ce cadre idyllique : les deux amies se disputent et découvrent que leurs différences peuvent les blesser, voire les séparer. Elles décident d’un commun accord de quitter les lieux et de se rendre à Tana pour retrouver un peu de civilisation.

Dans la ville, Lou retrouve un peu ses repères mais les adolescentes doivent regarder en face l’autre vérité d’un pays aux abois : misère, prostitution, violence… Une femme tente même de leur vendre son bébé. Tout bascule lorsqu’elles découvrent que leur voisin de chambre séquestre une jeune fille de leur âge, la soumettant à une véritable torture, physique et psychologique. Il leur est impossible de ne pas réagir et elles se mettent en danger, se plaçant entre la victime et son bourreau. Cet acte les entraîne dans un périple à travers la jungle, les amenant au cœur d’un cauchemar éveillé qui n’aura de cesse de se répéter.

« Qu’il me baise, c’est un détail. Ouvrir mon corps je sais faire, pour que ça fasse pas mal, fermer ma tête et mon cœur pour oublier vite.

Pour lui aussi, me baiser c’est un détail. Même la douleur n’est qu’un moyen d’attiser. Que jamais, jamais, je ne cesse d’avoir peur. Il gagne toujours : ses pas au bord du lit et je me liquéfie ; il remonte ses manches le long de ses avant-bras, les arabesques bleutées tranchent sur sa peau blanche – des tentacules à la place de ses mains : ma peau se hérisse, mes genoux cliquettent, mes dents se serrent jusqu’aux grincements ».

Ce roman d’une efficacité redoutable place le lecteur dans une situation de tension, d’inconfort. Nul doute qu’il s’identifiera à ses deux jeunes filles, encore marquées par l’enfance et désireuses de vivre une existence d’adulte, mais qui devront apprendre à surmonter des obstacles et des traumatismes terribles, de ceux qu’on n’oublie pas et qui vous hantent, nuit après nuit.

L’écriture faussement dépouillée de Marion Brunet nous mène d’un lieu à l’autre, d’une initiation à l’autre avec force et souplesse. Pas de faux semblant, pas d’ellipse, un vocabulaire parfois dur, cru pour dire la vérité avec la plus grande justesse possible. La composition est impeccable, la richesse des situations et des personnages impressionnante.

Frangine était un coup de maître, La Gueule du loup démontre que ce ne sera pas le dernier.

Roman à partir de 14 ans

 

Myriam Bendhif-Syllas

 


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A propos de l'écrivain

Marion Brunet

 

Marion Brunet est née en 1976. Elle a travaillé plusieurs années comme éducatrice spécialisée en foyer d’accueil pour enfants avant d’exercer en hôpital de jour pour les adolescents. Son premier roman, Frangine (coll. Exprim, Sarbacane, 2013) a remporté un beau succès public et critique (lauréat du prix 12/17 de Brive, sélection du prix Littérados 2014 de Strasbourg…).

Till Charlier est né en 1982 à Trèves. Diplômé des Arts décoratifs de Strasbourg, il a publié dans Mes Premiers J’aime Lire et illustré plusieurs romans dont La Boulangerie de la rue des dimanches, Sept farces pour écoliers et Huit farces pour collégiens de Pierre Gripari (Grasset jeunesse).

 

A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Membre du comité de rédaction

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.