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La guerre des fesses, Jean-Claude Kaufmann

Ecrit par Laurence Biava 05.03.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais, Jean-Claude Lattès

La guerre des fesses, octobre 2013, 264 pages, 16 €

Ecrivain(s): Jean-Claude Kaufmann Edition: Jean-Claude Lattès

La guerre des fesses, Jean-Claude Kaufmann

Dans cet essai, Jean-Claude Kaufmann nous entraîne dans une surprenante géopolitique du derrière où s’opposent l’hémisphère Nord, victime d’une invraisemblable injonction à la minceur extrême, et le Sud, qui ne le conçoit – le derrière ! – que bien rebondi. Il y a une contre-offensive des rondeurs et la fesse ronde est l’emblème de cette contestation. Face à des siècles de fesses minces, il y a une envie d’exprimer plus de sensualité, de volupté, ainsi qu’un refus de la froideur et de la sécheresse du Nord. Voici donc un affrontement original pour la domination culturelle du monde !

Cet essai intéressant et formateur tente de déterminer ce qu’est la beauté, ses critères et comment se définira le désir. Qu’en est-il ? La société ne peut pas fonctionner avec plusieurs modèles. Elle a besoin d’un code restrictif. Or, pendant des siècles, l’Occident blanc et chrétien a dominé le monde et a finalement imposé l’ultra-minceur comme norme de beauté. Face à la montée en puissance des pays émergents, il semblerait que cette domination touche aujourd’hui à son apogée. Kaufmann assène que certaines parties de l’anatomie ont été méprisées dès les débuts de la « civilisation chrétienne ». Au Moyen Age, le visage a été valorisé comme attribut de la beauté divine. A l’opposé, les fesses restent la « partie honteuse » et moquée qu’il faut priver du regard. Chaque contexte historique produit ainsi des silhouettes de référence.

Au cours de l’histoire, il y a eu plusieurs époques voluptueuses. Mais cette victoire n’a été qu’éphémère : les années 60 ont balayé cette parenthèse, la minceur devenant la beauté « normale ». Chaque époque dessine ses propres canons qui demeurent, heureusement, provisoires. Ils enferment dans une vision fixe et étroite du désir alors qu’il existe paradoxalement une diversité des formes. Toutes ces histoires de culs sont, en vérité, un sujet très pointu : on parle avant tout de corps mal aimé et de son corollaire, la guerre aux kilos « mal placés » déclarée par l’Occident. Kaufmann décrypte la tyrannie des normes imposées aux femmes par le regard supposé de l’autre, plus encore par leur propre regard qui varie suivant les modes et les époques. Il se demande par quel singulier miracle leur corps lui-même suit cette dictature des canons de beauté ambiants, il s’interroge où, entre minceur et rondeurs, cette guerre planétaire nous mène, et quelle sera la silhouette de demain. Les canons de la beauté sonnent la charge : quelles sont les surprenantes évolutions de cet hallali ambiant ?

L’auteur révèle que le rapport que nous entretenons à notre anatomie n’a rien d’une histoire simple mais varie en fonction de plusieurs facteurs. D’abord, nos époques gourmandes, vues par le prisme de nos habitudes alimentaires, et cette aventure – l’épopée de la minceur – qui dure depuis plus de 60 ans environ : une machine folle, décrit-il : La course multiforme vers l’ultra minceur avait débouché sur des connexions la transformant en machine folle. Une machine qui devenait folle parce qu’il n’y avait plus de pilote pour la commander. Ulrich Beck a très bien analysé cette mutation de la seconde modernité. Dans nos sociétés complexes interconnectées, il existe de moins en moins une cause isolable mais un réseau de complicités générales. Nous sommes tous « cause et effet » à la fois. Ce qui ouvre la voix à une auto-régulation autour d’une pensée centrale partagée par chacun. C’est la « loi du système ». Plus les hiérarchies s’effondrent, plus les responsabilités se diluent, plus quelques idées simples jouent le rôle de ciment pour relier l’ensemble. Elles circulent dans tous les coins de la société, reflétées de toutes parts et renforcées en conséquence, sans que personne ne puisse atteindre leur emprise, y compris quand elles sont critiquées. Voilà ce qui était arrivé à l’idée de minceur. Pas à cause des médecins. Pas à cause des magazines de mode. Pas à cause des féministes. Mais parce qu’une conjonction de mouvements très divers avait soudain placé l’idée dans ce rôle d’opérateur central, abstrait et souverain ; ensuite, second facteur, l’inversion alimentaire, source de dégénérescence et déséquilibre des corps ; troisième facteur : les médecins gourous qui promettent traitements miraculeux pour apaiser des sensations physiques défaillantes ou égos molestés. Enfin, par « guerre des fesses », il faut entendre guerre sociale, – et sans doute, « guerre des sexes » ? – car les yeux des hommes sont loin d’être innocents, autant que les diktats des volumes qui enflamment le désir.

La question est : pouvons-nous lutter contre cette folle émancipation qui nous gouverne, autour de notre corps, de l’effet-miroir que produit notre système de consommation ? Jean-Claude Kaufmann assure que nous caressons tous et toutes un rêve de beauté qui n’existe pas fondamentalement, ce qui peut expliquer pourquoi, dans cette quête impossible, le corps féminin se retrouve tout le temps sous tension, esclave de volontés antinomiques (celle de la femme et celle de l’homme, différentes), armaturé, ceinturé, parce que quand la vertu devient beauté, elle devient aussi religion ou sacerdoce et qu’il est difficile d’exaucer tout cela en même temps sans y laisser un peu de soi.

La seconde partie du livre s’attarde davantage sur le regard que les femmes portent sur elles-mêmes que de leur envie de plaire aux hommes. Car ces derniers n’ont pas de problème avec leurs fesses même si, depuis peu, il semblerait que leur fessier soit un peu plus regardé. La fesse, en tant que telle, reste donc un sujet vastement politique et chacun s’attarde intérieurement sur la portée des rondeurs marquées. Pour les femmes, il s’agit de s’inventer en tant que personne et de construire différemment l’identité sans craindre de s’enfermer dans une féminité concentrée et assermentée, « objet de désir ». Ne perdons pas de vue que les fesses renvoient d’emblée à un domaine plus transgressif !

Jean-Claude Kaufmann rappelle – et c’est la leçon de morale de ce bon livre – que la « beauté normative » est une construction sociale, dont la responsabilité nous incombe à tous. Difficile pourtant d’envisager des rapports réellement pacifiés entre les hommes et les femmes en termes de séduction quand on sait que les rondeurs enflamment toujours le désir de ces premiers mais que la minceur sublimée d’une compagne leur vaut le prestige ! Il ressort de cet essai que les femmes, happées par des désirs divers et souvent contradictoires, demeurent « perdues » face à la norme dominante, et souvent, en raison du regard faussé de l’autre, mal à l’aise dans l’intimité.

 

Laurence Biava


  • Vu : 1957

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A propos de l'écrivain

Jean-Claude Kaufmann

 

Jean-Claude Kaufmann est sociologue et directeur de recherches au CNRS. Il scrute l’intime de notre vie quotidienne et nous invite à décrypter nos propres comportements. Il a publié, chez Lattès, Le Sac, en 2011, et C’est arrivé comme ça, en 2012.

A propos du rédacteur

Laurence Biava

 

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Rédactrice

 

Titulaire d'une licence de lettres classiques, romancière, chroniqueuse littéraire auprès de BSC News, Unidivers.org, et Présidente de Collèges littéraires des Prix Rive Gauche à Paris et Prix littéraire du Savoir et de la Recherche. Deux romans parus : l’un,  en septembre 2010 Ton visage entre les ruines chez In Octavo Editions, l’autre en juin 2014 Amours mortes aux Editions Ovadia. Le troisième livre – Mal de mer -, Journal de Bord écrit en hommage aux victimes du tsunami asiatique de décembre 2004, paraît pour l’été 2015.
Enfin, un Recueil de Nouvelles Rive gauche à Paris – la Rive gauche en toutes lettres - initié par le Collège du Prix Rive gauche à Paris en 2013 ainsi qu’un quatrième livre En manque – troisième roman – paraîtront, selon toute vraisemblance, au second semestre 2016.

Ouverture d’un site littéraire personnel (site, pas blog) le 20 août 2015 pour la rentrée littéraire de septembre prochain.