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La grande bleue, Nathalie Démoulin

Ecrit par Martine L. Petauton 01.09.12 dans La Brune (Le Rouergue), La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Recensions, Roman

La grande bleue, Août 2012, 205 p. 18,80 €

Ecrivain(s): Nathalie Démoulin Edition: La Brune (Le Rouergue)

La grande bleue, Nathalie Démoulin

 

« Divorcer, c’est se donner une chance d’être la femme que l’on voit naître autour de soi, en ces années 70, avec toutes ces nanas qui changent à vue d’œil, comme si une femme se réinventait maintenant, au risque de se casser la gueule »… Livre de femme, mais écrit pour tous, par une Marie de 68 à 81, qui vous prend à la gorge, elle et son histoire, dès les premières lignes. Et, c’est peu dire ; car, chef d’œuvre en vue !

Ne sait-il pas, ce livre, fabriquer – talent d’artisan – une époque, un milieu (les usines), dans cet Est, là-bas, qui bascule dans la crise ; donner une formidable présence à des filles, femmes et mères, dans lesquelles on se reconnaîtra toutes, celles, contemporaines de Marie, et toutes celles à venir.

Livre qu’on regarde, comme un documentaire à la précision d’horloger : quotidien des familles, formica et voiture de ce temps là ; alcool, folie au bout, pêche au bord des rivières… cadences, abrutissement, rêves : « dans “la piscine”, dans le premier plan, celui où Delon prend le soleil sur la pierre, il y a derrière lui, quelque chose qui n’est pas le ciel, ce bleu horizon, “c’est la mer” ; une voix l’a crié, naïve, dans le cinéma silencieux ».

Livre qui s’écoute, comme autant de chansons ; transistors, 45 tours-scie ; cri des Beatles, She’s leaving home, passe dans nos têtes ; envie de fugue, à 15 ans, sur la mobylette, mais, aussi, couplet de ce Ferrat-là : c’est, en tous cas, celui que j’entends, tout du long : « on se marie, tôt, à 20 ans, et l’on attend pas des années, pour faire 3 ou 4 enfants… ».

Pages qui heurtent ; bruits des ateliers sonores, agaçant les dents, rien qu’à les lire, qui fatiguent, comme seul, le travail en usine et sa sourde et infinie violence, peut le faire ; couleurs encore visibles çà et là, d’un Zola-sépia, où passe une Gervaise : « arriver au travail, et, aussitôt, regarder sa montre, le temps qu’il faut remonter jusqu’à la souffrance des dernières minutes. Chez Kelton, les Portugaises, pour aller plus vite, pour augmenter leurs primes, bloquent la sécurité des outils ». Manifs, brutalité de celles de 68 (on ne s’en souvenait pas !), occupation, luttes – des Lip, par exemple ; pauses, cigarettes, comme autant de scansions dans le cœur battant de ce livre.

Itinéraire, aussi de Belfort en Cévennes – remarquable éclairé de ces « retours à la terre » post soixante-huitards, tellement vrais, effrayants, loin de tous les clichés. Chemin personnel, de la maternité ambigüe à souhait : « Marie voudrait tout avaler. Les biscuits trempés de café. Le petit garçon qui pleure dans son berceau. Les doigts de sa fille couverts de purée », jusqu’à l’amour, mi cru, mi poétique, à la manière des façons de cette époque-là ; Nordine, et l’Algérie qui ranime tout un pan de cet Elise ou la vraie vie de Claire Etcherelli – cher à la mémoire de toute une génération de femmes.

Mais, livre qui, surtout se lit – même si on veut imaginer le film qu’on en fera, peut-être, un jour, avec une Balasko, dans le rôle fort de Simone ! L’écriture de Nathalie Démoulin accroche, emballe, emporte ! Rare densité, trame serrée des mots qu’il faut pour dire, l’usine : « les OS de Peugeot, enfilant des poings américains, emplissant leurs poches de boulons, serrant leurs couilles dans des pantalons de drap, foutant le feu à des bûchers de pneus, apprenant sur le tas la lutte ouvrière », et, plus loin, les noëls de cafard, la petite joie d’un pique-nique… Ce curieux « on », et non pas « je » qui parsème les pages ; à la fois, appartenance, généralisation à toutes les femmes, ou volonté de distance de la part de l’auteur ?

Alors, sans doute, y-aura-t-il des gens, ça et là, pour relever combien on retrouve ici, du style et des sujets de la grande Annie Ernaux, citée, dès la page titre. On ne peut, c’est vrai, que lire en gardant à la mémoire cette référence tutrice, mais le talent de Démoulin est bien là ; il est sien, attachant, plus poétique, usant d’une plume moins sèche et courte que l’illustre auteur des Années.

Magnifique randonnée de mémoires vivantes que ce La grande bleue, populaire, ouvrière, comme de temps à autre, seule la littérature française semble en avoir le secret.

 

Martine L Petauton


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A propos de l'écrivain

Nathalie Démoulin

 

Née en 1968 à Besançon, Nathalie Démoulin vit à Paris. Son premier roman, Après la forêt, a été publié aux Éditions du Rouergue en 2005.

 


A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

 

Professeure d'histoire-géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)