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La Grande Beuverie, René Daumal

Ecrit par Cyrille Godefroy 13.04.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Editions Allia

La Grande Beuverie, mars 2018, 171 pages, 6,60 €

Ecrivain(s): René Daumal Edition: Editions Allia

La Grande Beuverie, René Daumal

Quoi de plus galvanisant qu’une grande beuverie dégivrant les forces obscures de la création surréaliste ? Entre pochade métaphysique, conte satirique et parabole onirique, René Daumal (1908-1944) prend une soirée arrosée comme prétexte pour présenter son approche expérimentale et sa conception psychédélique de l’existence.

La soif d’exister

Première partie de soirée, le narrateur navigue au sein d’un groupe d’amis et d’olibrius divers réunis dans une demeure. Tiraillés par une soif inextinguible, hagards et fantasques, ils discourent, pérorent, élucubrent tant que tant, dévident à l’envi billevesées, boutades et bizarreries en tous genres : « C’était toujours la même chose, qu’ici ou ailleurs on serait toujours les victimes du collectif, et que Dieu devait une belle chandelle à l’humanité ». De façon confuse, le narrateur appréhende « le cauchemar des désemparés qui cherchent à se sentir vivre un peu plus, mais qui, faute de direction, sont ballottés dans la saoulerie ». Entre vaticinations hermétiques et impertinences fulgurantes, les joyeux acolytes apostrophent le narrateur, creusant implicitement la question du langage (pouvoir, altération ou mirage ?), en dépoussièrent au passage les concrétions les plus rigides et stéréotypées.

Escorté par trois gaillards, le narrateur comateux est finalement projeté dans une pièce supérieure, baptisée l’infirmerie, un monde parallèle mais familier. Il y croise toutes sortes de spécimens sérieux et affairés, assignés à une tâche particulière et répartis en trois catégories : les Fabricateurs, les Explicateurs, les Bougeotteurs. René Daumal pose sur ces malades ressemblant aux humains un regard faussement naïf teinté d’une ironie acide, révélant par là même leur vanité et l’absurdité de leurs occupations.

Les Fabricateurs correspondent aux artistes, de l’architecte au sculpteur, du peintre au comédien, du musicien à l’écrivain (les fameux ruminssié, pwatt, kirittik…), inexplicablement adoubés, adorés, admirés par l’individu lambda, captivé, émerveillé, envoûté par l’aura de ladite clique. Les Fabricateurs s’enorgueillissent de produire des œuvres, le plus souvent inutiles et pompeuses, croupissant comme des accessoires de cuisine au sein de musées. Ils se targuent d’incarner la liberté de créer sans comprendre qu’ils ne sont que les esclaves de leur manie, des surgeons de névrose et d’aliénation. Daumal brocarde férocement leur creuse grandiloquence, leur vaine agitation. Voici par exemple comment il décrit le processus créatif des poètes (les pwatts), perle d’autodérision : « On attend d’abord que se produise un état de malaise particulier, qui est la première phase de l’inspiration, dite vague à l’âme. On peut parfois aider ce malaise à se déclarer en mangeant trop, ou pas assez ; ou bien, on prie un camarade de vous insulter grossièrement en public et l’on s’enfuit en se répétant intérieurement ce que l’on aurait fait si l’on avait été plus courageux ; ou bien on se laisse tromper par sa femme, ou l’on perd son portefeuille, toujours sans se permettre d’avoir de réactions normales et utilitaires. Les procédés varient à l’infini. Alors on s’enferme dans sa chambre, on se prend la tête à deux mains et l’on commence à beugler jusqu’à ce que, à force de beugler, un mot nous vienne à la gorge. On l’expectore et on le met par écrit. Si c’est un substantif, on recommence à beugler jusqu’à ce que vienne un adjectif ou un verbe, puis un attribut ou un complément, et ainsi de suite, mais d’ailleurs tout cela se fait de façon instinctive. Surtout, ne pas penser à ce que l’on veut dire, ou, mieux encore, ne rien vouloir dire, mais laisser se dire par vous ce qui veut se dire… ».

Les Explicateurs, quant à eux, se divisent en deux lignées : les Scients (scientifiques et affiliés) et les Sophes (philosophes et affiliés) : « Les premiers cherchent à expliquer les choses. Les seconds expliquent tout ce que les premiers ne parviennent pas à expliquer. Les Scients prétendent que leur nom vient du latin scire, sciens, de même que le mot science, et qu’il est synonyme de savants. En réalité, il s’apparente à scier, les Scients s’occupant principalement à tout scier, hacher, pulvériser et dissoudre. Les Sophes font venir leur nom de celui de Sophie, qui est leur déesse, célèbre par ses malheurs et ses avatars. On a prouvé qu’en fait le mot n’était qu’une corruption de sauf, surnom que les sages leur donnaient jadis pour résumer certaines devises qu’on leur attribuait par dérision, telles que : « je connais tout, sauf moi-même », « tout est périssable, sauf moi », « tout est dans tout, sauf moi », et ainsi de suite. Porté par une causticité narquoise, Daumal dépèce les apparences, démasque les impostures, fustige la thésaurisation du savoir au détriment du vécu, agonit une société dévorée par l’artifice, la bouffissure, l’activisme.

Concernant les politiciens alias les Bougeotteurs, Daumal dit d’eux : « Partout où ils se dépensent, c’est un fourmillement de malheurs. Ils appellent cela gouverner ». Plus loin, les institutions religieuse, éducative et militaire en prennent également pour leur grade.

Une satire supra-réaliste

La Grande Beuverie, publiée la première fois en 1938, s’inscrit dans le prolongement naturel de la revue Le Grand Jeu créée en 1928 par René Daumal et d’anciens compères de lycée surnommés les phrères simplistes. Descendant littéraire d’Alfred Jarry, René Daumal y aiguise sa griffe pataphysique, y affine sa langue décalaminée, y cultive son esprit surréaliste, concurrençant ainsi Breton et son mouvement auquel il refusa d’adhérer.

L’auteur d’ouvrages poétiques (Le Contre-Ciel, Le Mont Analogue…) et spécialiste du sanskrit prônait un accès individuel, direct et absolu à la connaissance, sans intermédiations déformatrices. Pour y parvenir, pour percer la gangue noire qui le séparait de la vérité, il utilisait toutes sortes de substances (alcool, opium, composé chimique proche du chloroforme…) ou s’exerçait à diverses pratiques (mystique hindoue, ascèse, asphyxie, silence…).

Dans La Grande Beuverie, il ridiculise la sphère du savoir et de la culture, vaste machinerie spéculative productrice effrénée et infatigable de théories, d’explications, d’abstractions, de ratiocinations. Plus largement, il pourfend la folie rationalisatrice de l’espèce humaine, sa tendance à tout contrôler, à tout décortiquer et sa perte concomitante de simplicité, de fraîcheur, de spontanéité. D’humanité tout simplement. D’après lui, la présence humaine a rompu l’harmonie universelle, a bouleversé le cycle naturel : « Le mouvement de ce cercle aurait été parfait de toute éternité, n’eût été l’humanité, rebelle à la transformation, qui essayait péniblement de vivre pour son compte dans la petite tumeur cancéreuse qu’elle faisait sur l’univers ». Il considère à ce titre que l’homme mijote dans une sorte d’état embryonnaire, néoténique, qu’il n’a pas atteint le stade adulte et le compare de ce fait à l’axolotl, cet amphibien demeurant toute sa vie à l’état larvaire et se reproduisant malgré tout.

Comment ne pas percevoir dans cette fustigation friponne et fantasmagorifère un prodrome de notre civilisation moderne enivrée d’évènements, hautement technologique, hautement spécialisée, se goinfrant de communication, fût-elle trivialissime ou frivolissime, se bâfrant d’information, fût-elle informe, laquelle information diffusée, commentée, disséquée, envahit l’espace, se propage tel un virus.

Comment ne pas percevoir dans cette déploration à la fois amère et espiègle une prophétie troublante de l’empreinte dévastatrice de l’homme du vingt-et-unième siècle sur son environnement, branche sur laquelle il pavoise bruyamment, tel un singe dégénéré, glorifiant son génie explorateur, extracteur, producteur, consommateur, pollueur, s’extasiant tel un paon de l’argent qu’il accumule grâce à ses gesticulations, lesquelles fragilisent et la branche et l’arbre, contractant in fine une dette irréparable, construisant d’une main de maître la nécropole de ses futurs enfants.

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos de l'écrivain

René Daumal

 

René Daumal, né à Boulzicourt, Ardennes le 16 mars 1908 et mort à Paris, le 21 mai 1944, est un poète, critique, essayiste, indianiste, écrivain et dramaturge français.

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).