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La Fuite du Temps, Yan Lianke

Ecrit par Adrien Battini 12.02.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Editions Philippe Picquier

La Fuite du Temps, traduit du chinois par Brigitte Guilbaud, 608 p. janvier 2014, 22 €

Ecrivain(s): Yan Lianke Edition: Editions Philippe Picquier

La Fuite du Temps, Yan Lianke

 

On ne saurait trop louer le travail de fond effectué par les éditions Philippe Picquier pour nous faire parvenir le plus grand nombre de textes originaires d’un l’Orient plus ou moins lointain. A l’instar de toutes les littératures, la teneur est forcément inégale, mais régulièrement des romans d’une rare puissance se retrouvent sur les étals des librairies. Sans contestation possible, La Fuite du Temps est de cette trempe.

Le dernier roman de Yan Lianke emprunte au genre de la saga en s’intéressant au funeste destin d’un petit village, dit des Trois Patronymes, touché par une singulière malédiction : aucun individu ne survit au-delà de ses quarante ans. Une première audace est réalisée dans la structure même du roman, puisque l’écrivain opte pour une division en cinq livres qui remontent le cours du temps autour de la vie de Siman Lan, dernier chef du village. La Fuite du Temps s’impose à la fois comme un récit sur une obsession collective, la résolution de cette maladie qui abrège la vie, mais aussi sur une poignante histoire d’amour jaillie aux premiers temps de l’enfance.

Digne des plus grandes tragédies avec de puissantes évocations sur l’Amour et la Mort, la première partie ne laissera guère de suspense sur les dénouements, individuels et collectifs, pourtant fils rouges de ce pentaptyque. Mis devant le fait accompli d’enjeux bien vite résolus, voilà une étrange expérience de lecture qui demande de passer outre sa frustration ou même sa douleur. Car il faut regarder avec une impuissance répétée les chefs et leurs vaines solutions se succéder, sans que l’échec ne soit jamais démenti et l’espoir irrémédiablement anéanti.

C’est néanmoins dans ce cheminement à rebours que réside tout l’intérêt et la force du roman. Au rythme des citations testamentaires qui ponctuent le récit, La Fuite du Temps est bien cette genèse d’un mal humain dont on remonte les moindres ramifications. La jalousie maladive, les rivalités familiales, la tentation du pouvoir, autant de passions corruptrices qui ont nourri le terreau du cataclysme. Plus vertigineux encore, par-delà les montagnes de ce Henan isolé, c’est toute l’histoire de la Chine communiste qu’esquisse l’écrivain, comme si le Grand Bond en avant, la Révolution Culturelle ou les Quatre Modernisations avaient chacun à leur tour enfoncé ce petit village dans son tombeau à ciel ouvert. Pour servir ces différents niveaux de lectures, il fallait un style capable de se renouveler, du moins de varier les impressions d’une trame qui tend à se répéter dans les cinq livres.

Yan Lianke se fait adepte d’un naturalisme maîtrisé pour retranscrire au mieux, sans misérabilisme ou condescendance, un milieu paysan marqué par une certaine dureté langagière et comportementale. Si cet académisme prudent ne livre qu’avec parcimonie de belles images, sa plume finit par se libérer de la plus belle des manières dans l’acte final. L’écrivain ré-enchante le monde par les yeux d’un Sima Lan revenu au pays des Géants, un tour de force stylistique qui vaudrait à lui seul le détour.

Saga familiale, roman social et historique, œuvre philosophique et spirituelle, La Fuite du Temps a tout de ce roman total qui parvient à toucher l’essence même de la condition humaine. En plaçant son conte sous la loi du Dharma, Yan Lianke livre un puissant testament qui sonne comme une mise garde salutaire de nos propres limites et illusions. Magistral et Sublime.

 

Adrien Battini

 


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A propos de l'écrivain

Yan Lianke

 

Né en 1958 dans une famille de paysans illettrés du Henan, Yuan Lianke a d’abord été écrivain officiel de l’armée, avant de composer des œuvres puissantes et empreintes de liberté, souvent mises à l’index par la censure. Pour rendre compte du chaos de la réalité chinoise, il faut, dit-il, « se débarrasser totalement des contraintes de l’esprit ». La vie choisit ce que je dois écrire, moi je choisis la manière de faire.

 

A propos du rédacteur

Adrien Battini

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Achève son doctorat en sociologie à l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence. Depuis trois ans, il est également employé à la librairie Préambule de Cassis, dont il anime site et blog littéraires. Tombé dans la marmite de la lecture depuis tout petit, il se passionne pour toutes les formes d'écritures capables de transmettre émotion et/ou réflexion, de Julien Gracq à Erving Goffman, en passant par James Ellroy ou Brian Azzarello.