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La folie au Rouergue : Un funambule, Alexandre Seurat et Cirque mort, Gilles Sebhan, par Martine L. Petauton

Ecrit par Martine L. Petauton le 11.01.18 dans La Une CED, Les Chroniques

La folie au Rouergue : Un funambule, Alexandre Seurat et Cirque mort, Gilles Sebhan, par Martine L. Petauton

 

Un funambule, Alexandre Seurat, Rouergue La Brune, janvier 2018, 96 pages, 12 €

Cirque mort, Gilles Sebhan, Rouergue noir, janvier 2018, 160 pages, 17,50 €

 

Les éditions du Rouergue – on le dit souvent à la Cause Littéraire – choisissent remarquablement bien ce qu’ils publient ; les lire rime avec qualité, jamais avec déception. En voilà encore une preuve avec ces deux ouvrages de la fin de l’année 2017.

Le troisième roman d’Alexandre Seurat, dont nous avons écrit tout le bien qu’il faut penser de ses précédents livres, la première incursion en roman noir de Gilles Sebhan, éclairent chacun à leur façon et avec leur son personnel un thème sociétal, mais bien plus encore : celui des pathologies mentales lourdes, ce qu’on nomme depuis la nuit des temps : la folie. Ceux avec qui on vit, qu’on fréquente ou rencontre de plus ou moins loin ; ceux dont nous parlent films, livres ou documentaires.

Aucune société sans eux ! Voyages dans les têtes qui dérivent, dans l’arsenal – ou le regard – de l’univers psychiatrique. Errances, faut-il le dire, dans l’écho et les impacts qui résonnent dans nos psyché à nous, lecteurs, cauchemars, ou souvenirs, et autres hantises. Comme on dit dans ce « dame actuelle » qu’on lit chez le dentiste, la folie appartient – aussi – à ce qui nous « interroge dans notre vécu »… Lectures qui passionnent l’une et l’autre (une pincée d’heures suffit) sans – inutile de le souligner – aucun sommeil serein la dernière page fermée ; la poésie-eau-de-rose ayant pris ses quartiers ailleurs.

Un polar prenant, parfaitement original, et souvent terrifiant – lire la gorge nouée sera l’unique lot du lecteur – voilà Cirque mort de Gilles Sebhan. Un lieu banal – petite ville d’on ne sait trop où, mais où chacun repérera « sa » ville ; milieu sociologiquement clos – on se connaît tous. Quelque chose d’étouffant et de silencieux, glauque sans l’être totalement ; rien de théâtral, ni d’un tragique de film d’horreur. La folie qui s’invite aux repas de – presque – tous les jours. L’enquêteur est du type de ce qu’on aime actuellement, dans les séries : bourru, semblant mal dans sa peau, plus ou moins menus problèmes conjugaux, mais hyper sérieux dans son boulot, qu’il conduit – vous l’aurez deviné – en solitaire têtu. Son enquête est au croisement particulièrement inextricable d’une clinique d’enfants psychotiques (ou considérés comme tels) dirigée par un de ces psychiatres-fou-pervers, qui sera au long des pages notre hantise. Lui, sa maison anciennement calme et ordonnée, sa femme murée dans un chagrin insondable sera le troisième sommet du curieux triangle, un enfant ayant été enlevé – le sien. « Inextricable » aurait, du reste, pu être le titre du roman, puisqu’en cet espace triangulaire circulent bien plus que ce qu’on suppose bouger dans celui des Bermudes… avec des couleurs et sons propres à configurer vos cauchemars à venir, bêtes de cirque éventrées et signaux diaboliques à l’appui.

« Avait-il senti ce jour-là un regard le suivre, tandis qu’il trimbalait sa silhouette frêle alourdie d’un cartable… l’enquête de voisinage faite le jour même n’avait rien donné, sinon les habituels témoignages qui cachaient la dénonciation calomnieuse d’un locataire dont on voulait se débarrasser… ».

Les dérangés – ou supposés tels – ont été ce qui a nourri les précédents romans, d’une force peu commune, d’Alexandre Seurat ; le sociétal et la maltraitance des enfants avec La maladroite, le politico-historique avec la collaboration de L’administrateur provisoire. Son Funambule est un essai plus casse-gueule, plus aride, non moins fascinant. Itinéraire sombre et enfermé – claustrophobes s’abstenir – d’un garçon, schizophrène, probablement, ou autre dysfonctionnement majeur. Il va – il erre – d’une maison à l’autre, celle du bord de mer, celle de la ville, arpente – sans aucun sens apparent et surtout sans dimension spatio-temporelle réelle – sa vie, ses souvenirs, ses rapports avec parents, amis, amours ou simples désirs. Pléthore de mots, d’idées décousues souvent, mais très riches ; cette profusion lissée propre au discours borderline, qu’on sent dériver inexorablement. Ensemble de trop plein, et trop vide, avec le fil du funambule suspendu, entre vie réelle et autre chose. Ici, pas encore là, à moins que déjà là et encore ici ; forte interrogation retournée à la société, sur le dedans et le dehors, le vrai, le faux, le fou et le normal. Poignant, difficile, car souvent coup de poing contre nos préjugés et fausses certitudes, comme sans en avoir l’air ; un voyage qui nous tire avec ce funambule vers une fin pressentie. Cheminement – chemin de croix ? – du pourquoi et du comment.

« Le moment où tout glisse d’un point à l’autre, le fil qui tangue, le pied qui se déplace, le balancier lentement se penche d’un côté à l’autre… ».

Dérangeants voyages en pays de dérangés ; l’ordre social, mais aussi nos usages personnels d’ordre, en prennent un coup avec ces deux livres majeurs du Rouergue. Si ce n’est pas trop tard, un magnifique et dérangeant cadeau…

 

Martine L. Petauton

 


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A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

Responsable du comité de rédaction

 

Chargée des relations avec les maisons d'édition

Présidente de l'association "Les amis de la Cause Littéraire"

Martinelpetauton@lacauselitteraire.fr

 

Professeure d'histoire-géographie

Rédactrice en chef du Webmag "Reflets du Temps"

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)